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Long terme, OK pour court

  • 23 mai
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures


50 nuances de swipe rencontres couple relations
Les applis de rencontre sont devenues un immense espace où des adultes déjà un peu fatigués essaient de résumer leurs envies,

leurs blessures, leur rapport au couple, leur sexualité, leurs loisirs et leur consommation moyenne de randonnée en quatre lignes et un emoji clin d’œil.


Après des années de swipe, je peux maintenant l’affirmer avec le calme d’une femme ayant beaucoup trop lu de bios masculines : les textes des applications sont probablement l’une des formes littéraires les plus honnêtes involontairement créées par notre époque. Parce qu’en quelques phrases, quelque chose finit toujours par dépasser. Les peurs. Les contradictions. Les attentes. Les efforts pour paraître détendu.


Et surtout cette difficulté délicieuse à expliquer ce qu’on cherche alors qu’on ne le saura parfois vraiment qu’au moment où quelqu’un apparaîtra.


Déjà, il y a les catégories. Le grand buffet du chaos sentimental contemporain.

« Relation sérieuse. » « Rien de sérieux. » « Long terme, OK pour court. » « Court terme, ouvert au long terme. » « Polyamour. » « Relation libre. » « Monogame mais ouvert d’esprit. » « Pas de prise de tête mais vraie connexion. » Monsieur, on dirait les réglages avancés d’une machine à laver émotionnelle. Cycle délicat. Essorage doux. Attachement à température modérée. Et la formule reine reste évidemment : « Long terme, OK pour court. » Cette phrase contient presque toute notre époque. Je veux peut-être rencontrer l’amour de ma vie, mais je refuse juridiquement qu’on utilise cette information contre moi avant le troisième rendez-vous.


C’est la bio Schrödinger du couple : engagé et célibataire en même temps.


Pendant longtemps, cette formule m’avait surtout fait rire.

Aujourd’hui, je la trouve presque honnête. Elle peut simplement vouloir dire : j’aimerais construire quelque chose si la bonne personne se présente, mais je ne vais pas transformer chaque café en comité de sélection pour relation définitive. Ce qui est finalement assez raisonnable pour une application qui nous demande quand même de choisir entre « court terme » et « long terme » avant même de savoir si l’homme mâche la bouche ouverte.


On aimerait tous savoir ce qu’on cherche.


Le problème, c’est que parfois on sait très bien ce qu’on ne veut plus, beaucoup moins ce qu’on sera capable de reconnaître lorsqu’il arrivera.


Puis viennent les philosophes émotionnels.

« En quête de complexité dans la simplicité. » « Être dans sa vraie nature. » « Radicalement sincère et ouvert du cœur. »


À ce stade, je ne sais plus si je dois matcher ou apporter du thé matcha et une pierre chaude. Cette génération d’hommes a découvert qu’on pouvait parler d’émotions autrement qu’en écrivant « cc sava », ce qui est évidemment une excellente nouvelle. Certains sont désormais alignés, authentiques, présents dans l’instant, connectés à leur essence et ouverts à la profondeur.


Parfois, la bio donne légèrement l’impression d’avoir été rédigée après un week-end de tantra quelque part dans les montagnes. « Amour profond, présence, connexion consciente. ENFP-A. » Le MBTI à la fin me fait toujours rire. Comme une étiquette bio sur un avocat émotionnel. Bientôt : « Attachement en cours de sécurisation. Compatible brunch. Communication non violente. Conservation au frais après ouverture. »


Et puis il y a les tantriques assumés.

Ceux qui donnent l’impression qu’un simple café risque de se transformer en cérémonie énergétique avec respiration synchronisée, regard maintenu suffisamment longtemps pour déclencher une sortie astrale légère et, potentiellement, enlèvement des vêtements dans une grande conscience du chakra racine.


J’ai parfois envie de leur dire : Monsieur, vous voulez surtout faire l’amour lentement avec beaucoup de contact visuel. Ce qui est parfaitement honorable. On pouvait juste économiser douze lignes et une montée vibratoire.


Il y a ensuite les hommes tendres, souvent emballés dans une esthétique beaucoup plus virile que le contenu.

Moto. Cuir. Montagne. Barbe. Regard sombre. Puis dans la bio : « Nounours grognon mais tendre comme un agneau ».


Et je les aime bien, ces contradictions-là. Le type semble prêt à traverser un col en pleine tempête et finit par t’écrire « Bien rentrée ? » avec une sincérité de golden retriever émotionnellement épuisé.


Il y a aussi ceux qui annoncent : « Je sais ce que je veux et surtout ce que je ne veux plus. » Je respecte toujours la deuxième moitié de la phrase. Souvent, elle est beaucoup plus documentée que la première. Sport, nature, voyages, humour, rire parce que « rire c’est la vie ».


À croire qu’aucun homme ne passe jamais son dimanche seul en peignoir à manger quelque chose directement dans l’emballage devant une vidéo parfaitement inutile sur Internet.


Et parfois, heureusement, une faute vient tout sauver.

« Je ne mange pas donc si vous voulez me connaître… » Là, soudain, le profil devient humain. On comprend qu’il voulait probablement écrire « je ne mords pas », mais son téléphone vient de saboter sa stratégie de séduction.


Et bizarrement, c’est souvent ce genre de détail qui m’arrête davantage qu’une bio parfaitement lisse. Parce que ce qui touche n’est pas toujours la maîtrise. C’est parfois l’endroit où elle lâche deux secondes. La petite fissure dans la présentation. Le moment où l’être humain repasse devant son service communication.


Et puis il y a les hommes simples. 

Ah, les hommes simples. « Homme simple. » « J’aime les choses simples. » « Recherche femme simple. » Le mot revient avec une telle fréquence qu’on finit par soupçonner la simplicité d’être devenue un mouvement philosophique clandestin.


Derrière « homme simple », il y a pourtant parfois une famille, une ancienne histoire, quelques blessures, des habitudes très installées, une passion dévorante pour une activité quelconque et une réponse étonnamment complexe à la question : « Et tu cherches quoi exactement ? » Mais il reste simple. Évidemment. J’ai parfois l’impression que « simple » signifie surtout : j’aimerais que cette fois les choses me coûtent moins émotionnellement. Et ça, pour le coup, je peux comprendre.


Puis vient le fameux « pas de drama ».

Je ne prétendrai pas qu’il constitue un diagnostic psychologique.


Mais chaque fois que je le lis, une partie de moi se demande combien de saisons ont précédé cette bio. Disparition. Retour. Blocage. Déblocage. Message à 23 h 48. « Tu dors ? » Une conversation sur un parking. Une amie qui dit « franchement, tu mérites mieux ». Peut-être que rien de tout cela n’a eu lieu. Peut-être que l’homme déteste simplement les disputes. Mais « pas de drama » possède quand même cette légère odeur de série qui a déjà été renouvelée plusieurs fois malgré des audiences inquiétantes.


Et derrière certains « pas de prise de tête », j’entends désormais quelque chose de beaucoup plus tendre : j’aimerais ne plus souffrir comme la dernière fois.


Les épicuriens, eux, sont partout.

Les bons restaurants. Les voyages. Les amis. Le vin. Les couchers de soleil. Les moments simples. Le rire. Surtout le rire.


Tous aiment profiter de la vie. On dirait des brochures de tourisme émotionnel. « J’aime rire », précise Stéphane. Merci Stéphane. Information capitale. Nous aurions pu imaginer que tu préférais souffrir dans le noir comme un poète tuberculeux du XIXe siècle. Les bios sont pleines de ces évidences rassurantes : « J’aime voyager. » « J’aime les gens honnêtes. » « J’aime profiter de la vie. » Personne n’a encore osé écrire : « Je déteste les vacances, les personnes sincères et les bons moments. » Au moins, ce serait différenciant.


Et puis il y a ceux qui sont déjà fâchés contre l’application sur laquelle ils viennent pourtant de créer leur profil.

« Chercher l’amour ici, c’est chercher une aiguille dans une botte de foin. » Alors pourquoi êtes-vous là, Didier ? C’est un peu comme ouvrir un kebab pour dénoncer la restauration rapide. « Le réel est mieux que le virtuel. » Oui. Nous sommes tous assez d’accord. Mais visiblement, nous sommes quand même ici, toi avec ton aiguille et moi avec mon foin. Derrière cette mauvaise humeur, il y a souvent une vraie fatigue numérique. Des conversations qui disparaissent. Des gens qui ne répondent plus. Des profils qui ne ressemblent pas tellement à la personne qui arrive.


Alors ils veulent maintenant « du vrai ». Une vraie rencontre. Une vraie discussion. Une vraie personne. Et idéalement quelqu’un qui ressemble à ses photos. Ce qui, certains jours, constitue déjà un projet ambitieux.


Et enfin, mes préférés : les résistants Premium. 

Ceux qui refusent catégoriquement de payer mais précisent partout : « Je ne vois pas les likes 😉 ».


Dans la bio. Dans les informations. Probablement bientôt tatoué sur l’avant-bras. Ces hommes sont prêts à envisager de partager leur lit, leurs habitudes, leurs blessures anciennes, peut-être un jour leur maison et leurs réveils du dimanche, mais quelques dizaines de francs à l’application, certainement pas. Par principe. Je ressens presque la lutte sociale derrière l’écran. Le poing levé face à l’algorithme. L’amour oui. Le Premium non.


Et puis, après avoir ri de tout cela, quelque chose finit quand même par m’attendrir.

Parce que derrière ces bios maladroites, emphatiques, contradictoires ou involontairement hilarantes, il y a surtout des gens qui essaient encore. 


Des adultes qui ont aimé. Qui ont été quittés. Qui ont quitté aussi. Qui ont cru à certaines histoires, en ont raté d’autres, ont construit, déconstruit, recommencé, parfois plusieurs fois. Et à qui l’on demande maintenant de résumer trente ans de vie affective avec trois photos, cinq centres d’intérêt et une phrase suffisamment séduisante pour donner envie à un inconnu de déplacer son pouce du bon côté.


Vu comme ça, l’exercice est presque cruel.


Alors ils choisissent un personnage.

Le sage. Le libre. Le sportif. Le tendre. Le spirituel. L’homme qui sait exactement ce qu’il veut. Celui qui ne veut surtout plus de drama. L’homme simple extraordinairement complexe. Aucun de ces personnages n’est nécessairement faux. Ils sont juste incomplets. Comme le mien l’est aussi. Parce qu’une bio n’est pas une personne. C’est la bande-annonce qu’elle a choisie pour elle-même.


Et avec le temps, c’est probablement là que mon regard a changé.


Je lis moins une bio pour décider si cet homme est intelligent, disponible, drôle, profond ou fiable. Quelques lignes ne peuvent pas me dire ça. Je regarde surtout si, lorsque je rencontrerai la personne réelle, quelque chose restera cohérent avec ce qu’elle avait choisi de montrer. Un homme peut écrire « communication, authenticité, bienveillance » et devenir parfaitement muet dès qu’une conversation devient inconfortable. Un autre peut avoir une bio catastrophique, deux fautes par ligne et une photo avec horizon en détresse, puis se révéler infiniment présent une fois assis devant moi.


Finalement, ce qui m’arrête le plus n’est donc plus nécessairement la bio parfaite.

C’est souvent ce qui lui échappe.


Une faute. Une maladresse. Une contradiction. Une phrase étrangement précise. Un humour pas tout à fait contrôlé. Une information qui n’a pas été passée au filtre du personnage qu’il essaie de présenter.


Le moment où le masque pixelise un peu.


Et « long terme, OK pour court » ?

Finalement, je trouve ça presque honnête.

Moi aussi, je cherche du vrai.

Je ne sais simplement jamais encore combien de temps il va durer.


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