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Anthropologie du mâle Tinder

23 mai
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 août


Pendant longtemps, j’ai cru que les applications de rencontre servaient à rencontrer des gens.

Avec le recul, après plusieurs années de terrain, quelques désinscriptions pleines de dignité, des retours « juste pour voir » et suffisamment de profils pour envisager une publication scientifique, je peux désormais l’affirmer avec le calme d’une chercheuse légèrement fatiguée : les applications constituent aussi un formidable laboratoire d’observation du mâle moderne. Je ne swipe plus tout à fait. J’observe. Je documente. J’étudie les rituels de parade numérique dans leur habitat naturel. Et après plusieurs milliers de profils, une hypothèse commence à se dessiner : beaucoup d’hommes ne savent pas forcément comment montrer qui ils sont, alors ils commencent par montrer ce qu’ils savent faire. Pêcher. Griller. Pédaler. Skier. Piloter. Survivre apparemment à un effondrement de civilisation avec une gourde, trois bûches et une saucisse.


La première espèce, extrêmement stable statistiquement, reste le mâle au poisson mort.

Le sujet pose généralement sur une plage ou un bateau, légèrement bronzé, sourire victorieux, tenant à bout de bras une créature marine dont la dernière volonté n’était probablement pas de terminer sur Tinder. Selon mes travaux absolument non homologués, le poisson jouerait ici un rôle symbolique ancestral. Le message serait quelque chose comme : « Moi nourrir tribu. » Peu importe que ladite tribu commande principalement des sushis en livraison. Il tient le poisson. Il a vaincu quelque chose. Et il veut que nous le sachions. Bien sûr, il est également possible qu’il ait simplement payé une sortie pêche avec apéritif inclus et qu’un moniteur ait sorti le poisson de l’eau à sa place, mais toute recherche scientifique comporte une marge d’incertitude.


Très proche génétiquement apparaît le mâle du feu.

Il possède une relation presque mystique avec les braises. Sur ses photos, il grille un cervelas devant un lac, remue une poêle énorme quelque part en montagne ou contemple un feu de camp avec la gravité d’un homme qui aurait personnellement redécouvert la combustion. Il connaît probablement l’humidité du bois, le sens du vent et les règles cantonales concernant les feux en plein air. Il pourrait murmurer : « Les écrans nous ont éloignés de l’essentiel », tout en vérifiant discrètement si quelqu’un a liké sa photo du barbecue. Et je dois reconnaître qu’après plusieurs centaines de selfies pris dans des salles de sport, voir un homme réussir à cuire quelque chose dehors sans filtre commence presque à dégager une forme de stabilité. Au moins, si tout s’effondre, il saura faire chauffer de l’eau.


Vient ensuite le mâle sportif migrateur.

Vélo, trail, ski, randonnée. Il apparaît dans plusieurs biotopes mais possède une caractéristique commune : on voit rarement son visage. Lycra fluorescent, lunettes miroir, casque, masque de ski, tour de cou. À ce stade, une unité spécialisée identifierait probablement plus facilement un trafiquant international qu’un homme suisse romand sur une photo prise au sommet d’un col. Lui, pourtant, regarde l’image et pense sincèrement : « Voilà. Ça, c’est moi. » Le cycliste fixe l’horizon, mollets contractés, comme s’il venait soit de vaincre la montagne, soit de traverser une rupture importante, soit les deux. Le skieur est dissimulé sous suffisamment de matériel technique pour que même sa mère hésite. Quant au randonneur, il pose généralement devant un panorama avec cette phrase : « J’aime les choses simples. » Ce qui peut signifier, entre autres, que vous allez marcher quatre heures pour manger une barre énergétique sur une souche humide. J’ai consacré un chapitre entier aux hommes qui cherchent une femme « qui aime bouger ». Je ne développerai donc pas davantage. Mon comité scientifique a déjà suffisamment souffert du dénivelé.


Il existe aussi le mâle nautique, que j’affectionne particulièrement parce que le bateau n’est presque jamais le sien...

Il appartient à un ami, un cousin, un collègue ou, statistiquement, à un homme prénommé Gérard. Mais sur trois photographies soigneusement sélectionnées, notre sujet devient soudain héritier d’un empire maritime. Polo blanc, main sur le gouvernail, lunettes de soleil, regard perdu vers un avenir rempli d’embruns et d’investissements offshore. Sa bio dit souvent : « J’aime la liberté. » Oui Jean-Michel. Surtout quand elle appartient à Gérard. Dans la même famille, on trouve la moto et la voiture, mais le principe est identique : montrer un univers avant de montrer l’homme. Cuir, moteur, route, volant, parking souterrain. Une façon de dire : « Regarde comment je me déplace dans le monde », qui est peut-être finalement plus simple que : « Voilà comment je me sens quand quelqu’un me plaît. »


Puis apparaissent le chien et le petit chat, véritables armes de destruction massive du discernement féminin...

Le chien semble fournir un certificat instantané de compatibilité : « Regardez, même un mammifère me fait confiance. » Ça fonctionne déjà dangereusement bien. Mais le chaton posé contre un homme tatoué capable, en apparence, de démonter une moto avec les dents provoque chez moi une défaillance neurologique autrement plus sérieuse. Mon cerveau cesse momentanément d’analyser. Il voit simplement un homme qui tient délicatement un petit être vivant et conclut beaucoup trop vite : tendre, fiable, probablement capable d’arroser une plante sans qu’on le lui rappelle. C’est évidemment absurde. Un chat n’est pas un test psychologique certifié. Mais je ne prétendrai pas être immunisée contre les rituels de parade que je prétends observer avec tant de hauteur scientifique. J’ai moi aussi mes faiblesses expérimentales.


Depuis peu, une nouvelle espèce prolifère : le mâle généré par l’IA.

Celui-là est fascinant. Peau trop lisse, barbe dessinée avec une précision chirurgicale, regard presque humide mais étrangement vide, lumière cinématographique qui semble avoir été installée par une équipe de tournage alors que le monsieur affirme être « simple et authentique ». Ces hommes ressemblent moins à des personnes qu’à l’image promotionnelle d’une clinique capillaire ou à la couverture d’un programme intitulé Deviens alpha en trois étapes. Aucun pore. Aucun pli. Aucun signe qu’ils aient un jour transpiré, porté trois sacs de courses en même temps ou vécu une urgence intestinale sur l’autoroute. Et évidemment, beaucoup précisent qu’ils ne cherchent « rien de sérieux ». Même leur visage refuse de s’engager dans la réalité.


Autre spécimen particulièrement poétique : le mâle du jardin secret.

Photo floue. Parfois un œil. Parfois une nuque. Parfois quelque chose qui pourrait être un coude, mais le mystère fait partie du concept. Bio : « Homme en couple. Connexion authentique. Relation hors des cadres conventionnels. » Je suis toujours admirative de la créativité lexicale autour de l’adultère potentiel. Certains hommes mariés ne trompent pas. Ils « explorent de nouveaux espaces relationnels », « questionnent les modèles traditionnels » ou « cherchent une connexion consciente en toute discrétion ». Ils écrivent comme des druides libertins qui fabriqueraient leur propre kombucha. Et derrière toute cette poésie, il arrive que la traduction soit beaucoup plus simple : « Je vais surtout pouvoir t’écrire pendant sa séance de Pilates. » Je précise : parfois le cadre est réellement ouvert et accepté. Parfois non. Le profil, lui, se garde généralement bien de fournir l’annexe contractuelle.


Et puis il y a le mâle avec enfant.

Là, mon ethnologue intérieure devient moins moqueuse. Je comprends l’intention. Montrer qu’il est père, qu’il possède une vie réelle, qu’il sait peut-être préparer un goûter et gérer quelqu’un qui refuse de mettre ses chaussures. Mais je reste toujours un peu gênée de voir un enfant apparaître visage découvert dans cette immense brocante hormonale du dating contemporain. L’enfant n’a rien demandé. Il n’a pas choisi d’intégrer le catalogue amoureux de son père. Même si, soyons honnêtes, après suffisamment de profils où l’unique preuve d’humanité est un casque de moto posé sur un réservoir, le père qui prépare un gâteau au chocolat finit presque par dégager une énergie de sécurité nationale.


Évidemment, il serait beaucoup trop confortable de prétendre que seules les femmes observent pendant que les hommes paradent avec des brochets.

Nous aussi, nous fabriquons notre vitrine. Il y a la photo où nous rions très naturellement après en avoir éliminé quatorze. Le verre à la main qui signifie « je sais profiter de la vie ». La randonnée annuelle promue au rang de passion régulière. La robe qui dit quelque chose de légèrement différent selon qu’elle apparaît sur Tinder, Instagram ou devant notre mère. Le portrait vaguement spontané pris après vingt minutes de placement capillaire et deux demandes à une amie : « Attends, encore une, celle-là je fais bizarre. » Personne n’arrive totalement nu sur une application. Enfin, métaphoriquement. Nous choisissons tous un angle, une lumière, un détail qui dira à l’inconnu : commence par me regarder ici.


C’est peut-être cela que les profils racontent réellement. Pas qui nous sommes, mais par où nous aimerions que l’autre entre. Lui par sa montagne. Un autre par son chien. Celui-ci par son bateau emprunté. Celle-là par son sourire, ses voyages, sa robe ou le livre stratégiquement posé derrière elle. Nous essayons de résumer une personne entière en quelques images et trois lignes, ce qui est une ambition objectivement déraisonnable. Alors nous fabriquons des raccourcis. Et parfois les raccourcis deviennent tellement prévisibles qu’ils finissent par ressembler à des espèces.


Au milieu de tout cela apparaît occasionnellement l’homme normal.

Une photo simple. Des yeux visibles. Pas de poisson. Pas de moto. Pas de bateau mystérieusement accessible uniquement pendant ses vacances. Pas de masque de ski. Pas de peau générée par intelligence artificielle. Pas de coucher de soleil accompagné d’une citation sur les énergies. Pas même un chien destiné à manipuler mes circuits neuronaux les plus faibles.

Juste un homme.


Et là, évidemment, je deviens méfiante.


Parce qu’après plusieurs années à observer les comportements de parade numérique, un homme qui semble simplement avoir choisi de montrer son visage ressemble presque à une anomalie statistique.


Mais peut-être que c’est là que mon étude devient un peu moins moqueuse.


Derrière le poisson, le vélo, le feu, le bateau, la moto, le chien et les lunettes miroir, il y a souvent simplement quelqu’un qui dispose de quelques secondes pour essayer de répondre à une question terriblement compliquée :


« Qu’est-ce que je peux te montrer de moi pour te donner envie de venir voir le reste ? »

Certains montrent leurs yeux.

D’autres montrent une passion.

D’autres leur corps.

D’autres encore, faute de mieux, brandissent un brochet.

Et peut-être que beaucoup de profils masculins ne disent finalement pas : « Je ne sais pas me montrer émotionnellement. »

Ils disent quelque chose de plus tendre et probablement plus vrai :


« Je ne sais pas encore très bien comment te montrer qui je suis. Alors je te montre ce que je fais. »


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