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Où commence l'infidélité ?

  • 2 juin
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 8 heures

50 nuances de swipe rencontres couple relations
Pendant longtemps, je ne me suis jamais demandé pourquoi coucher avec quelqu’un d’autre constituait la frontière absolue du couple.

C’était évident. On pouvait discuter avec une autre personne, rire avec elle, travailler ensemble, boire des verres, lui écrire tous les jours, parfois même lui confier ce que l’on ne racontait plus à son propre conjoint.


Cela pouvait provoquer quelques questions, un léger froncement de sourcils, éventuellement une enquête discrète sur Instagram menée avec la rigueur d’une brigade criminelle. Mais si deux culottes se retrouvaient malencontreusement au même endroit, l’ordre moral s’effondrait.


Le sexe avait parlé. L’amour était mort.

Il fallait convoquer les meilleurs amis, changer le code du téléphone et, selon la gravité des faits, consulter un thérapeute, un avocat ou les deux, idéalement dans cet ordre pour limiter les frais. Pendant très longtemps, j’ai accepté cette règle sans vraiment la questionner.


On rencontrait quelqu’un, on tombait amoureux, on formait un couple et l’on renonçait à coucher ailleurs. Formule complète, transmise sans mode d’emploi ni possibilité de décocher certaines options.


Puis un homme est arrivé dans ma vie avec une conception légèrement différente des choses. Pour lui, l’exclusivité sexuelle n’était pas la condition indispensable d’un lien sincère. On pouvait désirer plusieurs personnes, vivre plusieurs expériences et rester pourtant profondément loyal envers quelqu’un.


J’ai trouvé cette idée à la fois fascinante et parfaitement inquiétante. Elle venait déplacer une certitude si ancienne que je ne savais même pas qu’elle en était une.


J’avais longtemps confondu fidélité et loyauté.

Puis j’ai commencé à comprendre qu’elles pouvaient se recouvrir sans forcément désigner exactement la même chose.


La fidélité pouvait faire partie d’un accord.

La loyauté se mesurait aussi à la sincérité, à la cohérence, aux mensonges évités, aux engagements respectés et à la manière dont on prenait soin de la place de l’autre.


Sur le papier, tout cela était passionnant.

Dans la vraie vie, il y avait aussi mon estomac. Mon estomac n’avait suivi aucune formation sur les relations ouvertes. Il n’était ni déconstruit, ni compersif, ni particulièrement enthousiaste à l’idée de participer à cette révolution. À la simple évocation d’une autre femme, il déclenchait encore l’alarme générale pendant que mon cerveau tentait de lui expliquer, avec le calme d’un négociateur international, que personne n’était en train de mourir.


Au début, j’étais persuadée que le plus difficile serait le sexe. Imaginer un homme auquel j’étais attachée dans un autre lit. Ses mains sur une autre peau. Sa bouche ailleurs.


Mon esprit produisait ces images avec une précision que je ne lui avais jamais commandée. Il se transformait en réalisateur de films pour adultes à tendance anxieuse, avec casting, scénario et comparaison détaillée des performances. Était-elle plus belle ? Plus jeune ? Plus cultivée ? Plus détendue ? Plus souple ? Probablement capable aussi de courir un semi-marathon, reconnaître tous les cépages à l’aveugle et se réveiller avec les cheveux naturellement bien placés.


La jalousie possède ce talent remarquable : elle invente des femmes qui n’existent pas, les équipe de toutes les qualités disponibles sur le marché, puis nous demande de rivaliser avec elles.


Pourtant, à mesure que certains liens prenaient de l’importance, j’ai découvert quelque chose de plus dérangeant.


L’idée qu’un homme auquel je tenais puisse coucher avec une autre femme me remuait, bien sûr. Je n’allais pas soudain atteindre un degré supérieur de conscience et bénir la scène depuis un nuage. Mais ce n’était pas ce qui me serrait le plus. Ce que je redoutais, c’était qu’une autre femme s’installe dans sa vie. Pas seulement dans son lit. Dans ses habitudes. Qu’elle sache comment il boit son café, quelle humeur il a avant même de parler, ce qui le fait rire lorsqu’il est fatigué, à qui il pense lorsqu’il a quelque chose à raconter. Qu’elle devienne familière d’un quotidien dans lequel, moi, je cherchais encore parfois ma place.


Je croyais être jalouse de la sexualité. J’étais surtout jalouse de la place.

Je l’ai compris à travers des choses minuscules : quelques objets laissés quelque part, une habitude qui se crée, une place faite dans un quotidien, des gestes tellement ordinaires qu’ils deviennent presque invisibles.


Et pourtant, ces détails peuvent prendre une importance déraisonnable parce qu’ils disent quelque chose de très simple : tu existes ici même lorsque tu n’y es pas... Une promesse d’exclusivité sexuelle ne m’aurait probablement pas rassurée autant. Parce que je ne cherchais pas seulement à être la seule femme qu’un homme touchait. Je voulais savoir si j’étais une femme qui comptait dans la manière dont il habitait sa vie.


Une histoire ne se construit d’ailleurs jamais uniquement dans un lit.

Elle se construit dans les discussions qui dépassent l’heure prévue, les livres échangés, les trajets en voiture, les repas préparés ensemble, les cafés du matin, les silences que l’on apprend à ne plus surinterpréter, les désaccords que l’on réussit à traverser. Elle se construit aussi lorsque la vie cesse d’être légère, lorsqu’on découvre quelqu’un fatigué, inquiet ou vulnérable et qu’il faut trouver la bonne distance : rester sans envahir, accompagner sans réparer, s’éloigner un peu sans disparaître.


Cette intimité-là n’a rien de sexuel. Elle est pourtant parfois beaucoup plus nue que les corps.

Alors une autre question a commencé à m’intéresser : pourquoi considérons-nous presque automatiquement qu’un rapport sexuel menace davantage un couple qu’une intimité émotionnelle déplacée ailleurs ?


Nos représentations de la fidélité viennent de loin. Elles sont aussi faites de normes sociales, familiales, religieuses, de modèles transmis bien avant que nous commencions à nous demander ce qui nous convient réellement.


J’ai beaucoup lu depuis. Suffisamment pour être capable de passer d’une pointe de jalousie à une mini-conférence sur la monogamie en quelques minutes. Cela ne détend absolument pas mon ventre, mais au moins il se contracte désormais avec un minimum de références théoriques.


Comprendre l’origine d’une règle ne suffit pas à s’en libérer émotionnellement.

On peut trouver la non-monogamie lumineuse à dix-sept heures et la considérer comme une attaque personnelle à dix-sept heures trois. La jalousie ne disparaît pas parce qu’un accord d’ouverture existe. Le ventre, lui, ne signe rien.


Peut-être que la différence ne réside pas dans l’absence de peur, mais dans ce que l’on choisit d’en faire. La jalousie ne dit pas toujours : « Cette personne est dangereuse. » Elle dit parfois : « Je ne sais plus ce que je représente. »


J’ai également découvert la compersion,

cette capacité à ressentir de la joie lorsqu’une personne à laquelle on tient vit quelque chose qui lui fait du bien avec quelqu’un d’autre.


Apparemment, j’en suis parfois capable. Dans certaines conditions. Avec suffisamment de sommeil, un cadre clair et une météo émotionnelle favorable. Ma compersion possède des horaires d’ouverture variables et ferme sans préavis en cas d’orage intérieur.


Elle peut d’ailleurs parfaitement cohabiter avec la jalousie.


Je peux sincèrement souhaiter à quelqu’un de vivre une belle expérience et me demander, au même moment, si cette expérience modifiera ce que je représente pour lui. Ce n’est pas très spectaculaire comme sagesse. C’est seulement humain, donc forcément mal rangé.


Et c’est aussi là que j’ai compris ce qui distingue réellement une relation ouverte d’une infidélité : ce n’est pas simplement l’existence de sexe ailleurs. C’est l’existence d’un accord. Tromper, ce n’est pas uniquement partager son corps avec quelqu’un d’autre. C’est rompre une règle commune, mentir, dissimuler ou retirer à l’autre une information qui lui aurait permis de décider librement de ce qu’il acceptait.


Une relation ouverte n’est donc pas une relation sans règles.

C’est parfois exactement l’inverse.


Dès que l’on sort de l’exclusivité classique, il faut parler. Beaucoup. Le sexe est-il autorisé ? Les sentiments ? Les nuits ? Les messages quotidiens ? Qu’est-ce qu’on veut savoir ? Qu’est-ce qu’on préfère ne pas savoir ? À quel moment une aventure modifie-t-elle réellement le lien principal ? On découvre alors que « Tu peux coucher ailleurs » est probablement la règle la plus simple de toutes. Le véritable travail commence après. Pour moi, ce travail revenait toujours à la même question : quelle est ma place ? Elle pouvait surgir dans un changement de programme, une réponse plus lente, une personne qui semblait tout à coup connaître un peu trop bien les contours d’une vie dans laquelle je cherchais encore les miens. Cela ne voulait pas dire que chaque inquiétude disait vrai. La peur sait prendre un détail parfaitement innocent, l’habiller correctement et le présenter au tribunal comme une preuve décisive. Mais elle peut aussi signaler un manque réel de clarté.


J’apprends encore à ne pas transformer chaque distance en condamnation sans accepter pour autant de vivre dans un brouillard permanent au nom de la liberté.


Un couple peut d’ailleurs être parfaitement exclusif tout en laissant son intimité émotionnelle se déplacer ailleurs.


On peut ne jamais coucher avec quelqu’un et pourtant lui envoyer le premier message du matin. Ne jamais l’embrasser, mais lui raconter ce que l’on ne dit plus à la maison. Ne jamais retirer ses vêtements et se montrer pourtant à cette personne d’une manière que son partenaire ne voit plus. Inversement, on peut partager une sexualité avec quelqu’un sans lui confier son quotidien, son avenir ni une place centrale dans sa vie.


Je ne dis pas que l’un est pire que l’autre.

Je dis simplement que notre classement des trahisons mérite parfois d’être interrogé.


Le sexe nous arrange peut-être parce qu’il offre une frontière nette. Une culotte au sol se photographie. Un éloignement progressif laisse beaucoup moins de traces. Il n’y a pas toujours une heure précise, un lieu ou une pièce à conviction. Seulement deux personnes qui découvrent, un jour, qu’elles ne se racontent plus les mêmes choses.


Je ne sais donc plus exactement où commence l’infidélité.

Mais je sais qu’elle ne commence pas forcément dans un lit.


Elle peut commencer dans un mensonge, une omission, une intimité déplacée ailleurs, un quotidien qui se déplace sans que personne n’ose le nommer. Elle peut commencer lorsque l’accord réel n’est plus celui que les deux personnes pensent encore partager.


Au départ, je pensais que tout mon cheminement consisterait à apprendre à supporter qu’un homme auquel je tenais puisse désirer et toucher d’autres femmes.

Puis j’ai compris que le sexe n’était que la partie la plus visible de ma peur.

En dessous se trouvait quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus ancien : devenir secondaire. Ne plus savoir où me mettre. Sentir qu’une autre personne pouvait occuper une place que je n’avais jamais réussi à nommer.


Je me demandais : « Comment accepter qu’un homme auquel je tiens couche avec quelqu’un d’autre ? »


La vraie question était probablement beaucoup plus simple :


« Comment savoir que je compte, même lorsqu’il désire quelqu’un d’autre ? »

Et cette question-là n’a finalement presque rien à voir avec le sexe.


Je croyais écrire un texte sur l’infidélité.

J’en écrivais surtout un sur la peur de perdre sa place.


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