Monsieur-700-mètres
- 21 mai
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Dernière mise à jour : il y a 8 heures

Il y a des hommes qui vous proposent un verre... Lui m’avait proposé un dénivelé.
Je ne savais déjà plus très bien sur quelle application nous nous étions rencontrés, ce qui, à ce stade de ma vie sentimentale, ne relevait plus du trou de mémoire mais de la gestion de stock.
À force de faire défiler des visages, des promesses tièdes et des biographies écrites comme des notices de perceuse, tout finissait parfois par se confondre. Lui, pourtant, je m’en souvenais. Il était très sportif, nous avions une passion commune pour l’image et il savait manifestement ce qu’il faisait. Ce dernier point possède chez moi un potentiel de séduction assez disproportionné. Beaucoup de gens aiment quelque chose. Lui savait réellement le pratiquer. Et la compétence, malheureusement, a toujours eu sur moi des effets secondaires insuffisamment documentés.
Nous nous étions retrouvés un soir pour une première sortie autour de cette passion commune, puis nous avions mangé ensemble.
Une proposition parfaitement calibrée pour une femme comme moi. D’autres reçoivent un bouquet. Moi, donnez-moi un homme capable de regarder la lumière avec intérêt et mon système nerveux commence déjà à ronronner avec une dignité toute relative.
La soirée s’était très bien passée. Nous avions parlé, ri, créé des images, partagé cette facilité particulière qui apparaît lorsqu’on aime les mêmes choses sans avoir besoin d’expliquer pourquoi elles comptent. Il m’avait complimentée sur ce que je faisais et, lorsque le compliment vient de quelqu’un qui comprend vraiment ce qu’il regarde, il ne tombe pas tout à fait au même endroit.
Puis il m’avait proposé un week-end à la montagne.
Pas un café. Pas un vague « on se refait ça ». Un week-end. Une nuit sur place. Et, le lendemain, une sortie avant l’aube. Évidemment, j’avais accepté avec le calme intérieur d’une femme parfaitement adulte, c’est-à-dire avec l’enthousiasme d’une enfant à qui l’on vient d’ouvrir les portes d’un parc d’attractions. J’ai longtemps eu ce défaut assez élégant qui consiste à confondre une proposition spectaculaire avec un début d’histoire. Dès qu’un homme imaginait quelque chose d’un peu grand, une partie de moi lui construisait déjà une petite extension dans mon imaginaire. Rien d’excessif, évidemment. Trois cloisons, une baie vitrée et quelques projections discrètes.
Nous étions partis ensemble. Plus nous avancions, plus le paysage quittait l’ordinaire.
La lumière, les reliefs, l’air plus froid, cette impression de monter vers un endroit où la vie habituelle n’aurait plus tout à fait accès. Nous avions posé nos affaires, mangé, parlé encore. Tout était fluide. Agréable. Prometteur. Le genre de soirée qui vous fait croire, pendant quelques heures, que l’univers a enfin cessé de vous tester. Puis nous étions remontés dans la chambre.
Disons simplement que la nuit avait été plus tendre que spectaculaire. Le décor promettait beaucoup d’altitude. Nos corps, eux, avaient choisi une soirée nettement plus proche du niveau de la mer. Je ne lui en avais pas voulu. Les corps ne lisent pas le programme du week-end, et c’est probablement très bien ainsi. Nous avions dormi un peu.
Puis le réveil avait sonné à une heure qui, dans mon esprit, appartenait exclusivement aux boulangers, aux urgentistes et aux personnes ayant commis quelque chose de grave.
Nous étions partis avant l’aube.
Frontales allumées. Froid. Nuit noire. Matériel sur le dos. Et il m’avait parlé de 700 mètres de dénivelé.
Moi, j’avais entendu cela comme on entend un terme technique dans un domaine qu’on ne pratique pas. Sept cents mètres.
Très bien.
C’est un chiffre...
Moi aussi, je connais des chiffres.
Je paie mes impôts.
Je lui avais demandé combien de temps cela prendrait. Quelques heures, m’avait-il répondu. Parfait. Quelques heures de marche. Je marche en ville. Je marche dans les musées. Je marche dans les magasins.
J’avais simplement oublié qu’entre marcher et monter dans le noir avec plusieurs centaines de mètres de dénivelé, il existe sensiblement le même écart qu’entre regarder une compétition sportive depuis son canapé et y être inscrite sans le savoir.
Le sentier montait immédiatement. Pas de préambule.
Pas de petit faux plat diplomatique destiné à préserver l’illusion que nous étions encore entre gens civilisés.
Non.
Ça montait franchement, sérieusement, avec la détermination d’une pente ayant manifestement un problème personnel avec mes quadriceps. Et pourtant, au début, c’était magnifique. Le ciel encore noir. Le silence immense. Les étoiles. Les reliefs qu’on devinait plus qu’on ne les voyait. Cette sensation étrange de marcher alors que le reste du monde dormait encore. Pendant quelques minutes, j’avais trouvé cela presque mystique. Puis la poésie avait commencé à quitter mon corps par les poumons. Mon sac me tirait les épaules. Le froid entrait dans ma poitrine comme une critique personnelle. Mes jambes avaient rapidement compris quelque chose que mon cerveau avait refusé d’intégrer au moment d’accepter l’invitation : je n’étais absolument pas sportive à ce niveau-là.
Lui avançait avec l’aisance profondément vexante des gens pour qui le corps est un outil performant et non une structure décorative destinée principalement à transporter un cerveau, un sac et quelques inquiétudes.
Moi, je suivais avec l’énergie d’une femme qui avait accepté un week-end potentiellement romantique et venait de découvrir qu’elle participait en réalité à une épreuve de sélection alpine.
Heureusement, il faisait nuit. C’est un détail essentiel.
Parce que si j’avais vu dès le départ ce que nous étions en train de monter, je me serais probablement assise sur une pierre et j’aurais annoncé, avec beaucoup de respect pour sa passion, que ma destinée personnelle se poursuivrait désormais à une altitude compatible avec les transports publics.
À un moment, il avait pris une partie de mes affaires. Puis davantage. Il avançait avec son propre matériel et une partie du mien pendant que je me concentrais essentiellement sur une mission très simple : maintenir mes fonctions vitales suffisamment longtemps pour pouvoir me plaindre plus tard.
Je me parlais intérieurement.
Allez.
Encore un peu.
Tu voulais une aventure.
La voilà !
Tu as accepté un week-end, pas un engagement volontaire dans les troupes de montagne.
Tu ne peux pas mourir ici.
Ce serait beaucoup trop humiliant.
Pas pour ça.
Pas après une nuit déjà légèrement en dessous des prévisions.
Il fallait vivre.
Ne serait-ce que pour ne pas offrir à cette histoire une cohérence narrative aussi cruelle.
Puis les crampes avaient commencé à apparaître avec une remarquable créativité.
J’avais découvert des muscles dont j’ignorais jusque-là l’existence administrative. Lui avait de quoi m’aider. Il savait quoi faire. Sans grand discours, sans transformer son assistance en démonstration de virilité. Il aidait. Simplement. Et ça, je l’avais remarqué. Parce qu’au milieu de ma détresse respiratoire et de mes négociations avec la topographie, il y avait aussi cela : un homme compétent, attentif, capable de s’adapter lorsque je n’arrivais plus à suivre son rythme. Il ne se moquait pas. Il ne me poussait pas pour prouver quelque chose. Il avait pris du poids sur ses épaules pour m’en retirer.
Il portait mon sac au lieu de porter son ego. C’était déjà un green flag assez concret.
Puis le jour avait commencé à apparaître.
Très lentement. Le noir devenait bleu. Les contours se précisaient. Le froid restait mordant, mais tout autour de nous changeait de texture. La neige, la pierre sombre, les arbres aux couleurs chaudes, les premiers sommets touchés par la lumière. Tout ce qui m’avait semblé absurde pendant la montée devenait soudain presque justifiable. Et puis nous étions arrivés. Je me souviens surtout du silence. De la lumière qui gagnait doucement le paysage. De la buée de nos souffles. Du froid sur le visage. De cette impression d’être minuscule devant quelque chose qui n’avait absolument pas besoin de nous pour être magnifique. C’était extraordinaire. J’étais épuisée, gelée, vaguement décoiffée par l’effort et certainement très loin de l’image sensuelle que j’avais pu imaginer avant le départ.
Et pourtant, j’étais profondément heureuse. Pas heureuse comme après un bon repas ou une soirée réussie. Heureuse de cette manière particulière qui arrive quand on touche quelque chose de rare.
À cet instant, toute la souffrance avait trouvé une raison.
Les cuisses en feu. Le sac. La nuit. Le froid. Les crampes. Les pensées de testament prématuré. Tout. Même la montagne semblait me regarder avec l’air satisfait de quelqu’un qui savait depuis le début que j’allais finir par comprendre.
La descente, en revanche, m’avait offert une révélation beaucoup moins spirituelle. À la lumière du jour, j’avais enfin vu le chemin que nous avions monté dans le noir. Ma pensée avait été immédiate : si j’avais vu ça avant, je n’aurais jamais accepté. Et c’est peut-être aussi pour cela que j’étais contente de ne pas l’avoir vu.
Certaines expériences n’entrent dans ma vie que grâce à une quantité raisonnable d’ignorance.
Nous étions redescendus, avions mangé, repris nos affaires, puis retrouvé progressivement une altitude où mon corps cessait de considérer chaque déplacement comme une attaque personnelle. Et nous nous étions quittés sans drame. Sans discussion compliquée. Sans promesse. Sans vraiment de suite. Nous ne nous étions simplement pas revus.
Le lendemain, en revanche, mon corps se souvenait parfaitement de lui. J’avais mal aux jambes, au dos, à la nuque et probablement à plusieurs structures anatomiques qui n’avaient jusque-là jamais demandé à être identifiées. Pendant quelque temps, j’avais marché avec l’élégance d’une femme de quatre-vingt-sept ans sortie beaucoup trop vite d’une expérience immersive.
Avec le recul, ce week-end reste pourtant un très beau souvenir.
Et lui aussi, finalement. Il avait montré des qualités concrètes. De la générosité. De la compétence. De l’attention. Une capacité à aider sans transformer son aide en spectacle. Il avait imaginé quelque chose de beau et m’avait donné accès à un univers qu’il connaissait mieux que moi. Tout cela était vrai. Mais à cette époque, je traduisais encore parfois trop rapidement ce genre de gestes. Un homme réserve un lieu, organise une escapade, partage une passion, vous emmène voir le jour se lever sur un paysage qu’on n’oubliera jamais, vous aide quand vous êtes au bord de l’effondrement musculaire, et quelque chose en vous murmure : tu comptes.
Peut-être. Mais pas forcément de la manière qu’on imagine.
Parfois, cela signifie seulement : tu étais la bonne personne pour vivre ce moment-là avec moi. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas forcément une place. Tout avait contribué au vertige : la vitesse, la nuit, l’effort, le froid, la beauté, cette impression d’avoir traversé ensemble quelque chose d’exceptionnel. Et le vertige sait très bien se déguiser en lien lorsqu’on ne prend pas le temps de regarder ce qui existe une fois revenue au niveau du sol.
Aujourd’hui, je sais qu’on peut vivre avec quelqu’un un moment grandiose sans qu’il ouvre sur une histoire. On peut monter ensemble dans la nuit, partager l’effort, le silence, la lumière du matin, se retrouver devant quelque chose d’immense et savoir qu’on n’oubliera jamais cette scène. Puis redescendre. Et ne rien construire.
Ce n’était pas une relation. C’était une parenthèse à fort dénivelé.
Et il m’a fallu moins de temps pour redescendre la montagne que pour comprendre ceci : entre un homme qui vous emmène très haut et un homme qui sait vraiment rester, il peut y avoir largement 700 mètres.



