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La brosse à dents

  • il y a 11 heures
  • 8 min de lecture
50 nuances de swipe rencontres couple relations
Il existe, dans les rencontres modernes, toute une série d’étapes parfaitement documentées.

Le match. Le premier message. Le premier verre. Le premier baiser. La première nuit. Pour tout ça, nous avons des films, des chansons, des podcasts et environ huit milliards d’avis contradictoires sur Internet. En revanche, personne ne parle vraiment du moment où l’on commence à laisser des affaires chez quelqu’un.


Et pourtant, je crois que c’est là que les choses deviennent dangereuses.

Pas forcément la relation. Les affaires.


Au début, moi, je repars avec tout. Absolument tout.

Je suis une professionnelle du repli stratégique. Brosse à dents, chargeur, crème pour le visage, lentilles, culotte propre, chaussettes, médicaments, pince à cheveux, démaquillant, parfois même une deuxième tenue parce qu’on ne sait jamais si, pendant la nuit, la météo décidera soudain de passer de 18 degrés à une alerte neige.


Une fois, je suis arrivée chez un homme pour « simplement dormir » avec un sac tellement rempli qu’il l’a regardé, puis m’a regardée :

« Tu restes combien de jours ? »

« Jusqu’à demain matin. »

Il a observé le sac une seconde fois. Je crois qu’il a envisagé que je mentais...


Pourtant non.


Je voulais simplement être préparée à une nuit, une panne de courant, une sécheresse oculaire et éventuellement l’effondrement de la civilisation occidentale. Mais au début, j’aime pouvoir repartir sans laisser de traces. Je viens. Je dors. Je repars. Mes affaires et moi quittons les lieux ensemble. C’est propre, net, presque douanier. Puis, un jour, quelque chose reste. Un chargeur. Une boucle d’oreille. Un pull. Une brosse à dents.


Et surtout arrive cette petite phrase : « Laisse-la ici, tu la reprendras la prochaine fois. »


La prochaine fois.

Quatre mots qui ne constituent juridiquement, sentimentalement ni même raisonnablement une déclaration d’amour, mais qui possèdent tout de même un étrange pouvoir.


Parce que « la prochaine fois » signifie au minimum qu’une prochaine fois existe dans l’esprit de quelqu’un. Et quand on a suffisamment fréquenté les applications pour savoir que certains hommes sont capables de disparaître entre « j’ai passé une super soirée » et le lendemain matin avec la discrétion d’un agent sous couverture, c’est déjà une information appréciable.


Avec l’un, c’était un chargeur.

Enfin, ça, c’était avant que les fabricants de téléphones finissent miraculeusement par se mettre d’accord sur quelque chose.


Aujourd’hui, avec l’USB-C, laisser un câble chez un homme n’a plus tout à fait la même portée symbolique : il peut charger mon téléphone, le sien, ses écouteurs, sa tablette et probablement une perceuse. La romance technologique a beaucoup perdu en exclusivité. À une époque pourtant, j’en avais assez d’arriver systématiquement avec 12 % de batterie et de passer la soirée à négocier avec mon téléphone comme si nous traversions ensemble une catastrophe naturelle. Un soir, il m’avait dit : « Laisse-en un ici. »


Mon cerveau rationnel avait répondu : excellente idée. Mon cerveau émotionnel : implantation durable sur le territoire. La femme lucide avait immédiatement rétabli les faits : c’est un câble, et désormais il est compatible avec la moitié de l’Europe... Merci de vous calmer. Oui... elle travaille beaucoup, cette femme-là.


Avec un autre, ce fut une culotte. Oubliée.

Et j’ai découvert à cette occasion qu’il existe une hiérarchie sentimentale très précise de la lingerie abandonnée. Une culotte basique peut mourir dignement au combat. On accepte la perte. On remercie pour les services rendus. On tourne la page. Une culotte Aubade à 120 francs, en revanche, ne disparaît pas. Elle est retenue en territoire étranger. « Je crois que j’ai oublié quelque chose chez toi. » « Quoi ? » « Rien d’important. » Mensonge. Très important. Cent vingt francs...


À ce prix-là, ce n’est plus du détachement émotionnel qu’il faut, c’est une opération de rapatriement.


Mais la véritable bascule arrive quand on commence à connaître les lieux.

La première nuit, tout est étranger. On demande où sont les toilettes.


On pose son sac dans un coin. On attend qu’il indique quelle serviette prendre. On n’ouvre aucun placard parce qu’on possède encore cette étrange pudeur qui permet d’être entièrement nue devant quelqu’un tout en considérant son buffet de cuisine comme un espace privé. J’ai toujours trouvé ça fascinant. Je peux connaître avec une précision remarquable plusieurs zones de l’anatomie d’un homme et, vingt minutes plus tard, demander poliment : « Je peux prendre un verre ? » Comme si ouvrir la porte de son placard constituait soudain une violation de frontière.


Le corps peut aller très vite. Le quotidien, lui, demande une autre autorisation.

Et puis vient le premier matin.


Je crois beaucoup au premier matin. Le soir bénéficie de conditions extrêmement avantageuses : le désir, éventuellement un peu de vin, les vêtements choisis avec discernement, une lumière suffisamment flatteuse et cette période bénie où personne n’a encore besoin de chercher ses lunettes.


Le matin, lui, ne collabore avec personne.


Réveil.

Bouche sèche.

Cheveux ayant développé leur propre projet artistique.

Où suis-je ? Ah oui. Lui. Très bien.

Toilettes.

Première porte : placard. Refermer avec dignité.

Deuxième porte : buanderie. Faire semblant d’avoir voulu vérifier quelque chose.

Troisième porte : victoire.

Retour dans la chambre. Soutien-gorge introuvable. Sous le lit ? Non. Sur la chaise ? Non. Derrière le rideau ? Pourquoi est-il derrière le rideau ? Mystère scientifique.

Téléphone : 8 %. Chargeur : chez moi. Évidemment.

Café. Lui : « Je bois que des tisanes. » Premier red flag logistique.


On apprend énormément de choses sur un homme le matin.

S’il parle. S’il ne parle surtout pas. S’il vous serre encore contre lui ou se retourne au bout de trente secondes avec l’efficacité émotionnelle d’un crocodile repu. S’il demande comment vous avez dormi. S’il fait du café. S’il sait faire du café. S’il possède du café. Ce dernier point est sous-estimé. Étrangement, aucun profil ne précise jamais : « 1m82, curieux, aime voyager, cafetière fonctionnelle, deux oreillers corrects, chauffage réglable. »


Passé un certain âge, je trouve pourtant ces informations infiniment plus utiles que « ascendant Balance ».


Parce qu’on peut passer une nuit sexuellement spectaculaire avec quelqu’un et découvrir au réveil qu’on n’a absolument rien à lui dire devant une tartine... Et l’inverse existe aussi. Une nuit agréable, sans tremblement de terre ni nomination aux Oscars. Puis le matin. Deux personnes mal coiffées. Deux cafés. Une conversation qui reprend naturellement là où elle s’était arrêtée. Un fou rire pour une raison idiote. Personne qui regarde l’heure.


Et soudain, quelque chose paraît beaucoup plus intime que tout ce qui s’est passé nu quelques heures auparavant.


Après quelques nuits, on ne demande plus où sont les toilettes.

On sait.

On ne demande plus où sont les tasses. On ouvre.

On ne cherche plus l’interrupteur. On connaît.

On sait quelle lame du parquet craque, comment fonctionne la douche, de quel côté il dort, s’il ouvre la fenêtre la nuit, combien de réveils sont nécessaires à son retour dans le monde des vivants et pourquoi, malgré toutes les recommandations médicales disponibles, il considère qu’une chambre chauffée à 18 degrés est parfaitement compatible avec la survie humaine.


Puis vient ce matin où l’on se lève avant lui, où l’on traverse l’appartement pieds nus, où l’on ouvre le bon placard du premier coup et où l’on se prépare un café sans demander la permission.


Je crois que l’intimité commence peut-être moins lorsqu’on se déshabille que lorsqu’on cesse de demander où sont les verres...


C’est généralement à ce moment-là que les objets commencent à proliférer. Une brosse à dents. Une crème. Un câble. Un T-shirt. Parfois un tiroir.


Le tiroir est une étape fascinante.

« Si tu veux, tu peux mettre quelques affaires là. » Je l’ouvre. Vide. Entièrement vide. Pendant environ trois secondes, quelque chose en moi se sent curieusement promu. Puis la femme lucide revient : ce n’est pas un engagement, c’est trente-huit centimètres de mélaminé. Merci de rester concentrée.


Parce que notre cerveau est extraordinairement doué pour transformer la logistique en symbole.


Une brosse à dents devient une continuité. Un chargeur, une installation. Un tiroir, presque un droit de résidence. Il faut parfois lui rappeler qu’une étagère n’est pas une déclaration d’amour et qu’un homme peut parfaitement vous faire une place dans sa salle de bains tout en restant émotionnellement aussi accessible qu’un guichet communal un vendredi à 16 h 58. L’inverse existe aussi. Certains ne vous proposeront jamais de tiroir simplement parce qu’ils vivent depuis quinze ans dans un appartement où eux-mêmes ignorent où sont leurs propres chaussettes. Il serait excessif d’attendre d’eux une politique d’aménagement affectif cohérente.


Et puis il y a l’autre brosse à dents.

Celle qu’on n’a jamais vue.


Je précise que personne ne remarque réellement une brosse à dents lorsqu’elle est seule dans un verre. Ajoutez-en une deuxième et soudain, la femme parfaitement rationnelle que je suis devient experte en odontologie médico-légale. Rose. Électrique. Manifestement pas la sienne. Mon cerveau raisonnable : il existe sûrement une explication très simple. Mon cerveau émotionnel : QUI EST-ELLE ? Peut-être sa sœur. Une amie. Son ex. Sa mère. Une cousine de passage. Une collègue qui, pour des raisons que j’ignore, vient régulièrement entretenir son hygiène bucco-dentaire chez lui. En huit secondes, mon cerveau a auditionné six suspects, établi une chronologie des faits et envisagé une analyse ADN des filaments.


Et puis, parfois, je ne demande rien.


Parce que ce n’est finalement pas la brosse qui m’intéresse. C’est ce que mon imagination vient d’en faire.


Les débuts de relation sont pleins de ces objets auxquels nous prêtons des intentions qu’ils n’ont pas.

Nous cherchons les grands signes : les déclarations, les papillons, les messages à minuit, les nuits mémorables, les « je n’ai jamais ressenti ça ». Alors que ce qui modifie réellement un lien est souvent beaucoup moins spectaculaire.


On arrête d’organiser chaque rencontre trois jours à l’avance. On passe. On reste. On improvise quelque chose à manger. On sait ce que l’autre boit. On pose son sac toujours au même endroit. On connaît son rythme. On cesse de regarder l’heure. Et surtout, on commence à croire à la prochaine fois sans avoir besoin d’en demander immédiatement la preuve.


C’est beaucoup moins cinématographique qu’un baiser sous la pluie.


Mais franchement, quelqu’un qui pense à acheter votre café préféré avant votre arrivée possède un potentiel érotique que Hollywood a gravement sous-estimé.


Le piège reste de confondre familiarité et construction.

Parce qu’on peut être parfaitement à l’aise chez quelqu’un sans qu’une relation solide soit en train de naître.


On peut connaître son lit, sa cuisine, sa douche, son corps, la température de son appartement et la combinaison exacte de boutons permettant de faire fonctionner sa machine à café sans connaître sa disponibilité émotionnelle. La facilité n’est pas la construction. L’habitude n’est pas l’engagement. Une attention n’est pas une promesse. Et une clé n’ouvre parfois qu’une porte.


Alors avec le temps, j’ai appris à regarder davantage ce qui existe autour des objets.

Est-ce qu’il revient vers moi ? Est-ce qu’il propose de me revoir ? Est-ce que quelque chose existe aussi entre les nuits ? Est-ce que ses actes suivent ses mots ? Est-ce que je me sens accueillie ou simplement autorisée à laisser mon chargeur ? Est-ce que la place grandit naturellement ou est-ce que je suis en train d’essayer de transformer trois centimètres de salle de bains en relation complète parce que mon système nerveux adore les travaux d’agrandissement ?


J’ai laissé des brosses à dents dans des endroits où je n’ai finalement pas laissé mon cœur.


Et certains hommes sont restés beaucoup plus longtemps dans ma tête alors que je n’avais jamais laissé chez eux autre chose qu’une boucle d’oreille, un cheveu et probablement une trace de mascara sur l’oreiller.


La géographie sentimentale est assez mal foutue.


Il n’existe donc aucun nombre officiel de nuits. Pas de délai minimal avant l’installation d’un chargeur. Pas de période probatoire pour une crème hydratante. Pas de formulaire permettant à une culotte d’obtenir un permis de séjour. Heureusement. Parce qu’au fond, la véritable étape n’est peut-être pas le moment où l’on commence à laisser quelque chose chez quelqu’un.


C’est celui où l’on commence à revenir.

Encore.

Naturellement.

Sans cérémonie.

Sans stratégie.

Sans se demander toutes les douze heures si l’envie existe toujours...


Ce petit passage presque invisible entre « je vais dormir chez lui » et « je sais où il range le café ».


Finalement, dans les rencontres modernes, la brosse à dents est peut-être l’objet le plus optimiste qui soit : elle s’installe souvent avant de savoir si nous, on va rester.


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