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Dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es

  • 7 mai
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures

50 nuances de swipe rencontres couple relations
Il y a des hommes qui te demandent ce que tu veux boire comme si ouvrir leur frigo était un geste anodin.

Erreur. 


Un frigo masculin, ce n’est jamais seulement un frigo. C’est une autobiographie froide avec éclairage LED.


Dedans, il y a ce qu’il boit, ce qu’il propose, ce qu’il oublie, ce qu’il croit élégant, ce qu’il pense suffisant et, parfois, derrière une moutarde qui semble avoir connu une précédente relation, quelques informations intéressantes sur sa manière de recevoir. On croit qu’on vient boire un verre. En réalité, on entre dans une étude de terrain. Après des années de rencontres, mes goûts ont changé. Pas seulement ceux de mon palais.


Là où l’improvisation pouvait autrefois me sembler charmante, je remarque aujourd’hui beaucoup plus vite ce qui s’est passé avant mon arrivée : est-ce qu’il a pensé à quelque chose ? Demandé ? Retenu ? Ou est-ce que je vais devoir m’adapter à son frigo comme à son fonctionnement émotionnel ?


Avec les années, on affine son palais. Pour les hommes aussi. Et, évidemment, je sais parfaitement qu’on ne peut pas déterminer un style d’attachement à partir d’une bouteille de tonic. Cela ne m’empêche absolument pas d’essayer.


Il y a d’abord Monsieur-Eau-Plate-Sans-Bulle.

Le problème n’est évidemment pas qu’il ne boive pas d’alcool.


Un homme sobre peut être drôle, sensuel et infiniment plus vivant qu’un autre entouré de grands crus. Le problème, chez Monsieur-Eau-Plate, c’est qu’il semble avoir réussi à rendre l’eau elle-même fonctionnelle. Il la pose devant moi dans un verre légèrement trouble et annonce avec une satisfaction tranquille qu’il ne boit jamais. Tout chez lui semble accomplir correctement sa mission puis rentrer se coucher. Le canapé est droit. La conversation aussi. Rien ne déborde. Ni l’eau. Ni lui. Ni moi. Avec lui, mon système nerveux ne panique pas. Il bâille. 


C’est reposant, d’une certaine manière. Très compatible avec une bonne hydratation, une nuit complète et l’absence totale de chansons tristes.


Puis il y a Monsieur-Coca-Zéro-Whisky-de-Boum.

Celui qui ouvre le frigo avec assurance et annonce : « J’ai du Coca zéro. »


Déjà, l’ambiance est posée. Nous sommes dans une boom intérieure avec contrôle glycémique. Il sort ensuite du placard un whisky qui semble avoir été acheté un jour en même temps que des chips et des piles. Un mauvais whisky ne fait évidemment pas un mauvais homme, sinon certains rayons de supermarché seraient juridiquement très compliqués. Mais je l’observe verser le tout avec cette concentration délicieuse de l’adolescent qui prépare son premier mélange interdit pendant que les parents sont absents. Il veut le goût sans le sucre, l’effet sans les calories, la transgression avec modération. Et mon cerveau, ce petit opportuniste, commence déjà à chercher une métaphore relationnelle là où il y a probablement juste un homme qui aime le Coca zéro...


Je me retiens. Un peu. Parce que parfois, un whisky médiocre est simplement un whisky médiocre. Tout n’a pas besoin de devenir une théorie. Même chez moi.


Monsieur-Cocktail-à-la-Tom-Cruise,

en revanche, fournit lui-même beaucoup de matériel. Lui veut impressionner.


Il sort le shaker avec l’assurance d’un homme qui a vu Cocktail suffisamment jeune pour que quelque chose soit resté coincé. Il annonce qu’il va préparer « un petit truc maison ». Il sort le shaker, le pose, le reprend, vérifie discrètement que je regarde, dose au feeling. Le feeling est déjà ivre. Il presse un citron, cherche la menthe, secoue l’ensemble comme s’il essayait de réanimer une imprimante bloquée. Un glaçon s’échappe. Le plan de travail colle. Tom Cruise ne répond plus. Moi, j’assiste à la scène avec cette bienveillance légèrement inquiète des femmes confrontées à une démonstration masculine non homologuée. Il me tend enfin le verre avec les yeux brillants. Je goûte. Je trouve du sucre, de l’alcool et une feuille de menthe qui n’avait rien demandé. Et pourtant, je l’aime bien, Monsieur-Cocktail. Parce qu’il essaie.


Le problème commence seulement lorsqu’il veut tellement réussir sa performance qu’il oublie de demander ce que j’aime. À ce moment-là, ce n’est plus vraiment un cocktail. C’est une projection avec glaçons.


Il y a aussi Monsieur-Vin-Rouge-Trop-Vite.

Celui qui ouvre la bouteille presque en même temps que la porte. Le vin est bon.


La lumière basse. La musique déjà choisie. Le premier verre arrive, puis le deuxième un peu trop vite. Rien de dramatique. Rien de nécessairement inquiétant. Mais je regarde désormais la vitesse autant que le cépage. Parce qu’un verre peut accompagner une rencontre, la détendre légèrement, laisser les épaules descendre. Il peut aussi devenir un raccourci. Les phrases se rapprochent, le corps se détend, les prudences fondent et, pendant quelques heures, tout paraît extraordinairement fluide. Parfois, ce n’est pourtant pas le lien qui s’ouvre. C’est la bouteille. J’ai appris à me méfier un peu des ambiances qui font tout le travail à notre place. Un homme peut créer une soirée magnifique sans savoir créer une continuité.


Le vin sait rendre les choses plus douces. Il ne sait pas rendre quelqu’un disponible. Ce serait beaucoup demander à un pinot noir.


Et puis il y a ceux qui demandent avant.

« Tu bois quoi ? Avec ou sans alcool ? Tu préfères quoi ? »


Rien d’impressionnant sur le papier. Et pourtant, cette question produit chez moi un petit effet très précis.


Pas parce que j’exige une carte de boissons en douze pages. Parce qu’il ne part pas du principe que ce qui lui convient me conviendra forcément. Il ajuste un détail du décor à ma présence. Ça paraît minuscule. Ça ne l’est pas tellement. Un homme qui prévoit une alternative, qui se rappelle ce que mon corps digère mal, qui ne pousse pas le verre lorsque je dis non, ne prouve absolument rien sur ses capacités relationnelles futures. Il peut avoir retenu mon thé préféré et disparaître trois jours après avec une efficacité remarquable.


L’attention matérielle n’est pas de l’attachement. Mais elle révèle parfois une compétence assez agréable : regarder au-delà de soi.


C’est là qu’arrive Monsieur-Gin-Tonic-Au-Petit-Détail.

Celui qui ne demande plus forcément parce qu’il a retenu. Il prépare le verre comme je l’aime, avec ce petit détail un peu absurde dont je lui avais parlé une fois.


Et là, mon système nerveux se redresse. Pas en panique. En intérêt. Parce qu’un homme qui se souvient précisément de ce que j’aime ne vient pas de me faire une déclaration. Il vient simplement de me renvoyer une information redoutablement efficace : « Je t’ai écoutée. » Un verre préparé exactement comme je l’aime ne signifie évidemment pas qu’un homme saura m’aimer. Il signifie qu’il a retenu une information. Point. Ce qui n’empêche pas mon cerveau d’avoir parfois envie d’ajouter trois étages, un balcon et une théorie de la sécurité affective sur cette fondation minuscule.


Je le surveille. Mon cerveau, pas l’homme. Parce que le danger n’est pas toujours dans ce qu’on me sert. Il est aussi dans tout ce que je suis capable de verser moi-même autour.


Et puis il y a Monsieur-Café-du-Matin.

Celui-là est plus subtil, parce que la séduction spectaculaire a normalement fermé boutique.


Les lumières sont revenues. Les cheveux sont moins stratégiques. Les visages aussi. Il se lève, va dans la cuisine, demande comment je prends mon café ou, mieux encore, s’en souvient. Il cherche une tasse, fait chauffer l’eau, remplit la cafetière. Rien de romanesque. Et précisément pour cette raison, le geste devient dangereux. Le café du matin n’est pas dangereux à cause de la caféine. Il l’est à cause de toute la tendresse qu’on peut projeter dessus. Une cafetière qui monte doucement ne signifie pas qu’un homme est fiable. Une tasse posée devant moi n’est pas une place réservée dans sa vie. Il est peut-être simplement très bien équipé en cuisine.


Mais il y a quelque chose qui me touche davantage dans ces gestes-là que dans une bouteille ouverte pour impressionner. Parce qu’ils ne font pas spectacle... Ils continuent simplement à prendre soin du moment une fois la nuit terminée.


C’est probablement là que j’ai changé. Autrefois, je pouvais être fascinée par le décor.

Les bulles. Le verre choisi. La bouteille sortie pour l’occasion. Aujourd’hui, je regarde davantage ce qui se passe autour du verre. Est-ce qu’il demande ? Est-ce qu’il écoute la réponse ? Est-ce qu’il retient ? Est-ce qu’il ressert sans me demander alors que j’ai déjà ralenti ? Est-ce qu’il utilise l’alcool pour faciliter une proximité qu’il ne saurait peut-être pas créer autrement ? Est-ce qu’il sait rester présent quand les verres sont vides et que la conversation n’a plus aucun accessoire derrière lequel se cacher ?


Parce qu’au fond, ce n’est pas ce qu’un homme verse qui m’intéresse.

C’est ce qu’il fait lorsque rien ne coule plus.


Un verre peut dire : « J’ai envie de te séduire. » Il peut dire : « Je veux que cette soirée soit spéciale. » Il peut aussi dire : « J’ai vu Tom Cruise en 1988 et quelque chose n’a jamais complètement cicatrisé. » Mais celui qui me touche davantage aujourd’hui est souvent beaucoup moins spectaculaire. C’est celui qui a retenu que j’aimais ceci, évitais cela, que je préférais une autre option, que je n’avais pas envie d’un second verre. Pas parce que cela prouve qu’il m’aime. Parce que cela montre qu’il m’a entendue.


Alors non, je ne crois pas réellement qu’un frigo puisse révéler un homme.


Une excellente bouteille peut cohabiter avec une très faible disponibilité émotionnelle. Une eau gazeuse avec une grande délicatesse. Un shaker professionnel avec un ego immense. Une tisane avec beaucoup de désir. L’être humain est heureusement beaucoup trop compliqué pour être classé entre les bières et les produits frais.


Mais avec le temps, je regarde moins ce qu’un homme verse dans mon verre que ce qui s’est passé juste avant.

Est-ce qu’il m’a demandé ?

Est-ce qu’il a retenu ?

Est-ce qu’il me sert ce qu’il aime, ce qu’il pense impressionnant, ou quelque chose qu’il a choisi parce qu’il savait que j’allais arriver ?


Aucune boisson ne révèle comment un homme aime.

Mais la manière dont il vous sert dit parfois quelque chose de la place qu’il sait faire.


Aujourd’hui, je ne cherche donc plus vraiment celui qui possède la meilleure bouteille. Je regarde davantage celui qui, avant de l’ouvrir, demande simplement :

« Et toi, tu bois quoi ? »

Et là, évidemment, je reste parfaitement capable de transformer une rondelle de citron en début de théorie de l’attachement.


On ne se refait pas. On affine simplement le diagnostic.


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