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Monsieur-Tu-Vas-Me-Détester

  • 5 mai
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures

50 nuances de swipe rencontres couple relations
C’était notre troisième rencontre.

Assez pour ne plus être des inconnus, pas assez pour être quelque chose de défini. 


Ce moment étrange où l’on commence à reconnaître une voix, une maison, une manière de sourire, sans avoir encore signé le moindre traité de stabilité émotionnelle. Quelques jours plus tôt, j’avais déjà découvert que mon système nerveux pouvait déclencher une procédure d’urgence pour très peu de choses.


Je lui avais annoncé que j’arrivais. Pas de réponse. J’avais appelé. Toujours rien. Dans ma tête, l’affaire avait rapidement pris des proportions incompatibles avec les faits. On n’envoie quand même pas sa localisation à une femme pour lui poser ensuite un lapin, ce serait une forme de criminalité relationnelle particulièrement mal organisée. Il avait fini par rappeler. Il était sous la douche. Voilà. L’homme n’était pas en train de disparaître. Il se lavait les cheveux. Mon système nerveux, lui, avait déjà déposé une plainte.


Cette fois, j’étais donc partie avec cette information très rassurante : tout silence n’annonce pas nécessairement un abandon, parfois il contient simplement du shampoing.


J’étais déjà en route lorsque mon téléphone avait vibré. Il proposait de décaler légèrement l’heure. J’avais souri. Certains anticipent. D’autres organisent en temps réel. Lui semblait appartenir à cette deuxième école, celle où la logistique se découvre en même temps que les participants. J’étais arrivée malgré tout avant lui. J’avais sonné, attendu, imaginé deux secondes ma personne abandonnée sur le pas de la porte comme une livraison affective sans signature, puis j’étais retournée dans ma voiture. Musique. Téléphone. Un pied posé dehors. Dignité relative mais intacte.


Et puis il était arrivé. Calme, souriant, parfaitement normal. De manière assez vexante pour toutes les théories que j’avais élaborées pendant l’attente, tout était redescendu immédiatement.


En entrant chez lui, j’avais retrouvé cette sensation remarquée la fois précédente :

mon corps cessait assez rapidement de monter la garde. 


Je lui avais apporté deux petites attentions choisies pour lui, il avait souri, puis nous avions pris l’apéritif dehors avant qu’il parte se préparer. Je m’étais retrouvée seule quelques minutes, un livre entre les mains, sans ressentir cette étrange obligation de justifier ma présence qu’on peut parfois éprouver dans l’univers de quelqu’un d’autre. J’étais simplement là. Bien. Ensuite, nous étions partis chercher à manger. Mon choix alimentaire était parfaitement incompatible avec certaines résolutions digestives récentes, ce qu’il avait immédiatement relevé. Il avait raison. Terriblement raison. Mon ventre organiserait probablement une manifestation le lendemain, avec banderoles et préavis de grève, mais sur le moment j’avais envie d’une pizza.


Il y a des décisions qui ne se prennent pas avec la raison. La pizza à l’ananas en fait partie.


Nous avions parlé de moi. Beaucoup.

De mes choix, de mes anciennes histoires, de ce que je répétais parfois alors même que je savais très bien que cela ne me convenait plus.


Je lui avais expliqué quelque chose que je commençais seulement à comprendre : lorsqu’on a longtemps associé le lien à l’attente, au manque, au soulagement qui suit l’inquiétude, le calme peut avoir une drôle d’allure. On peut prendre des montagnes russes émotionnelles pour de la passion alors que c’est parfois simplement du cortisol bien habillé. Une vieille alarme intérieure qui a mis du parfum et des talons pour faire croire qu’elle est romantique. Et lorsque rien ne brûle, rien ne fuit, rien ne résiste, on regarde presque la paix avec méfiance.


Je m’étais mise à pleurer devant ma pizza.

Ce qui, compte tenu de l’ananas, pouvait aussi être interprété comme une réaction de solidarité avec l’Italie...

Lui avait écouté.

Sans m’interrompre, sans dégainer une phrase miracle, sans essayer de transformer mon histoire en exercice pratique.

Je sentais bien que son cerveau reliait des choses, cherchait, réfléchissait. Mais il restait là.


Et au milieu de toutes mes explications très élaborées, mon corps avait une demande beaucoup plus simple : j’aurais aimé qu’il me prenne dans ses bras.


Nous avions reparlé le lendemain matin.


De cette colère ancienne que je pouvais comprendre intellectuellement sans réussir à l’apaiser.

À un moment, une phrase était sortie toute seule : « Ça me conditionne à croire que quand on aime, on abandonne. » 

Il s’était arrêté.

Pour une fois, lui qui trouvait facilement des mots avait semblé ne plus en avoir beaucoup. Et c’était très bien. Il n’avait pas rempli le silence pour se rassurer. Il était resté. Parfois, la présence n’a rien de spectaculaire. Elle consiste simplement à ne pas partir lorsque l’autre vient d’ouvrir une pièce un peu sombre.


Moi, en revanche, j’avais besoin de sortir de cette pièce. De respirer autrement. Moins de profondeur, moins de larmes, moins de psychologie. Alors nous avions décidé d’aller marcher.


Direction la montagne. Excellente idée sur le papier. 

Nature. Air frais. Reconnexion au corps. Très saine femme reprenant possession de son souffle.


Dans les faits, j’allais surtout reprendre possession de mes mollets, puis probablement les perdre. Je lui avais fait lire auparavant l’un de mes anciens récits de randonnée, dans lequel une montée beaucoup trop ambitieuse avait failli emporter ma dignité avec mes quadriceps. Cela l’avait beaucoup amusé. Avec le recul, je soupçonne son itinéraire d’avoir été une forme d’hommage sportif non sollicité.


Nous étions partis confiants.

Puis nous avions commencé à descendre. Encore. Et encore. Mon sens de l’orientation, pourtant rarement sollicité dans la vie, avait fini par demander la parole.

En général, lorsque l’objectif se trouve en hauteur, on monte...

C’est une notion assez rudimentaire de topographie.

Nous, non.

Nous descendions avec l’assurance tranquille des gens qui ne savent pas encore combien ils vont regretter cette décision.

Il avait fini par s’arrêter. « Je crois qu’on s’est trompés. »

Évidemment.

Il nous restait désormais une quantité tout à fait respectable de pente à récupérer dans l’autre sens. Il m’avait regardée.


« Tu vas me détester. »

J’avais réfléchi. « Pas tout de suite. »


La haine demande de l’énergie. À ce stade, je devais conserver la mienne pour mes quadriceps.


J’avais commencé à monter, avec des pauses extrêmement dignes pendant lesquelles je faisais semblant d’admirer le paysage alors que je négociais simplement avec mes poumons pour qu’ils ne déposent pas leur démission. Lui avançait avec une tranquillité presque offensante. À un moment, j’avais pris une photo de moi, rouge, décoiffée, visiblement engagée dans une discussion sérieuse avec l’univers. Il avait suggéré que je l’utilise sur une application de rencontres pour faire baisser mes statistiques. Violent. Mais juste. Certaines vérités gagneraient quand même à être livrées avec du papier bulle.


Et pourtant, nous riions. Nous nous arrêtions pour regarder la lumière, faire quelques images, comparer ce que chacun voyait.


L’effort devenait presque secondaire dès qu’un paysage nous arrêtait.

Puis nous étions arrivés en haut et, tout à coup, j’avais été heureuse. Simplement heureuse.


Le ciel immense, les reliefs, l’eau au loin, le vent, mes jambes qui tiraient, le sentiment légèrement glorieux d’avoir survécu à quelque chose que des milliers de personnes auraient probablement appelé « une promenade ». Je lui avais dit qu’il ne m’en fallait finalement pas beaucoup pour être heureuse. Il avait répondu qu’on pouvait continuer encore un peu sur la crête. Évidemment. J’aurais pu refuser, m’allonger par terre ou demander une évacuation spectaculaire. J’avais continué. Et cette fois tout était devenu facile. La pente s’était adoucie. Mon souffle aussi.


Le retour s’était fait dans une lumière plus basse, parfois main dans la main.

Et quelque chose avait changé dans notre conversation.


Jusque-là, il avait beaucoup questionné, beaucoup cherché à comprendre ce qui m’avait façonnée. Cette fois, il s’était raconté davantage. Son histoire, certaines responsabilités, des choix, des choses traversées. Ce n’était plus seulement moi qu’on ouvrait, qu’on lisait, qu’on observait. Lui aussi laissait passer quelque chose. Puis, sur la fin, je l’avais senti plus silencieux. Un léger retrait intérieur, rien de froid. Et, chose presque nouvelle chez moi, je n’avais pas immédiatement considéré son silence comme une énigme à résoudre. Je lui avais laissé de l’espace.


Arrivés chez lui, je lui avais même dit que je pouvais rentrer. Il m’avait répondu simplement qu’il n’avait rien prévu et qu’il avait envie que je reste. Pas de grande déclaration. Pas besoin. C’était clair.


J’étais épuisée, glacée par le vent, les jambes lourdes et les émotions probablement pas beaucoup plus fraîches.


Après une douche, nous avions improvisé quelque chose à manger avec ce qui se trouvait dans la cuisine. Pas vraiment de recette, beaucoup d’instinct et un résultat étonnamment bon. Comme quoi mettre ensemble plusieurs choses qui n’étaient pas initialement prévues pour cohabiter peut parfois fonctionner. Je me suis abstenue de pousser la métaphore plus loin. Même moi, j’ai des limites. Puis la soirée avait changé de température. Nous avions parlé d’images, de portraits, de ce qu’un visage raconte lorsqu’on cesse de lui demander d’être sage. Je lui avais proposé d’en faire quelques-unes.


Lui avait probablement imaginé quelque chose de très correct. Moi, sensiblement moins.

Quand il était revenu après s’être préparé, j’avais vu dans son regard la seconde exacte où il comprenait que le cahier des charges avait légèrement évolué.


Il avait commencé par poser avec application, encore dans l’idée de réussir une image. Puis il avait commencé à sourire, à jouer, à me regarder davantage qu’à regarder l’objectif. J’avais déplacé une main, corrigé une posture, approché mon visage, laissé certains gestes durer un peu trop longtemps pour rester strictement professionnels. Nous étions entrés dans une zone juridiquement assez mal couverte par le mot « portrait ». 


L’appareil avait changé de mains.


Puis, progressivement, il avait cessé d’avoir beaucoup d’importance. Les regards restaient plus longtemps. Les distances raccourcissaient. Il y avait de la retenue, du jeu, une forme de confiance qui permettait justement de ne pas tout précipiter.


Et à un moment, nous avions simplement arrêté de faire des images...

La nuit avait suivi avec cette facilité physique déjà présente entre nous.


De la douceur, du désir, du jeu, des gestes qui commençaient à connaître l’autre sans prétendre déjà tout savoir. Pourtant, je gardais quelque part une petite zone de lucidité. Ce qui était facile n’était pas nécessairement destiné à devenir une grande histoire. Ce qui était tendre n’était pas une promesse. Ce qui était cohérent aujourd’hui devait encore exister demain. Une belle évidence ne construit rien toute seule. Mais elle peut quand même apprendre quelque chose.


Ce soir-là, justement, j’avais grimpé, transpiré, pleuré, parlé, ri, marché, perdu mon souffle, retrouvé mon souffle, cuisiné, joué, désiré. Mon corps avait énormément travaillé. La relation, étrangement, presque pas. Je n’avais pas eu besoin de courir après lui, de deviner s’il voulait me voir, de relancer une proximité qui s’éteignait, de transformer chaque silence en problème ou chaque geste tendre en preuve. Il y avait simplement deux personnes qui avançaient l’une vers l’autre tout en regardant encore où elles mettaient les pieds.


Peut-être que ce n’était pas encore une réponse.

Mais pour une fois, ce n’était pas une alarme.


J’avais fait beaucoup d’efforts avec cet homme. Mais presque aucun pour que le lien existe.

Et peut-être que c’était ça, la vraie différence.

Avec certains hommes, le dénivelé est dans la montagne.

Avec d’autres, il est dans la relation.

Pour une fois, j’avais préféré la montagne.

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