Monsieur-Josiane-Et-Champagne
- 29 mai
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Dernière mise à jour : il y a 8 heures

Je crois que cette rencontre avait décidé de me tester avant même de commencer.
Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe avait déjà réussi l’exploit d’obtenir son chapitre avant même notre première rencontre.
Quelques jours de messages, des appels, beaucoup trop de fous rires, Bourim, Ludovic, Josiane et tout un petit univers que nous avions fabriqué à deux derrière nos écrans. Nous avions déjà nos références, nos personnages, presque nos souvenirs. Il ne restait finalement qu’un détail assez important : nous rencontrer pour de vrai.
Et puisque Monsieur avait manifestement décidé qu’un café aurait été beaucoup trop conventionnel après tout ce cinéma, il avait réservé un hammam privatisé pour notre premier rendez-vous.
Je crois que cette rencontre avait décidé de me tester avant même de commencer.
Déjà parce que j’avais prévu une robe.
Pas une robe quelconque : une robe choisie plusieurs jours à l’avance, moulante, sexy, suffisamment assumée pour dire « Bonjour, je suis parfaitement détendue », alors que tout le monde sait qu’une femme qui prépare sa tenue trois jours avant un rendez-vous n’est absolument pas détendue. J’étais coiffée, maquillée, parfumée, presque sûre de moi lorsque, trente minutes avant de partir, j’ai découvert que la robe était déchirée. Pas un petit fil discret. Une vraie déchirure. Une trahison textile. Un licenciement sans préavis. J’ai donc improvisé une autre tenue et pris la route avec cette sensation très particulière d’avoir déjà perdu la première manche face à l’univers.
Il arrivait en train, avec cette noblesse tranquille des gens qui possèdent un abonnement général CFF.
En Suisse, l’AG est presque un titre aristocratique... On imagine rarement son propriétaire se retrouver quinze minutes plus tard à négocier avec un bancomat comme un étudiant à découvert, mais nous n’en étions pas encore là.
Je l’attendais devant la gare, garée en plein soleil, climatisation à fond, dans cette position très digne de la femme qui attend un homme en essayant de ne surtout pas avoir l’air d’attendre un homme. J’avais mes lunettes de secrétaire sexy, le genre de monture qui donne l’impression que je maîtrise parfaitement la situation. Impression qui a tenu environ trente secondes.
Puis il est arrivé. Et il était beau. Vraiment beau. Beaucoup plus que sur les photos, beaucoup plus vivant que dans les vidéos où je l’avais toujours trouvé presque trop sérieux. Veste jaune pâle, chemise blanche, peau dorée, sourire facile, sac à la main.
Le genre d’homme qui semble dormir huit heures par nuit, boire suffisamment d’eau et avoir lu la notice de son fer à repasser.
Il s’est approché de la voiture et a voulu ouvrir la portière arrière pour poser son sac.
Rien.
Il a réessayé.
Toujours rien.
Une troisième fois, avec cette politesse remarquable de l’homme qui refuse encore d’envisager que la femme au volant soit simplement responsable du problème...
Moi, derrière mes lunettes censées inspirer la maîtrise, je le regardais lutter sans comprendre que j’avais verrouillé toutes les portes. J’ai fini par réaliser, appuyé sur le bouton, et il m’a demandé si j’étais son Uber.
Quelques minutes plus tard, son compte bancaire s’est invité dans la rencontre.
Il venait de twinter une grosse somme à un ami et sa carte refusait obstinément de lui donner de l’argent. Premier bancomat, refus. Nouvelle tentative, refus. Dans ma tête, la femme méfiante avait déjà ouvert un dossier intitulé « Escroc romantique en cavale avec 27 francs sur son compte courant ». Nous avons fini à sa banque, sa limite a été adaptée, l’honneur financier sauvé, et nous avons enfin pu rejoindre l’hôtel.
C’est là que l’univers a décidé qu’il n’en avait pas encore assez fait.
En approchant de la terrasse, j’ai aperçu une petite silhouette venir droit vers moi.
Josiane. La vraie.
Celle que je connaissais depuis longtemps et que je n’avais plus revue depuis une éternité.
Et le plus extraordinaire, c’est que la vraie Josiane ressemblait presque scandaleusement à celle que nous avions fabriquée depuis plusieurs jours dans nos conversations : toute petite, femme de ménage, mariée, entre deux âges, sans enfants mais entourée de chats, hippie jusque dans sa manière de respirer, capable de faire des soins énergétiques à son mari en pleine canicule et de boire des tisanes aux champignons vaguement mystiques en écoutant le bruit des vagues sur un vieux lecteur CD.
Le genre de femme qui ne dit pas « je vais faire une activité », mais « je vais réaligner mes fréquences ». Qui ne prend pas un rendez-vous, mais « reçoit un appel de l’univers ». Qui peut transformer un mardi après-midi en retraite spirituelle avec trois coussins, une bougie et une infusion dont personne ne connaît vraiment la composition.
À côté d’elle, son mari avait l’air parfaitement heureux d’aller faire chanter des bols tibétains avec elle sous trente degrés. Pas résigné. Pas retenu en otage par le développement personnel conjugal. Motivé. Aligné. Prêt pour la vibration sacrée.
Le problème était précisément là : depuis plusieurs jours, Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe et moi avions fait de Josiane un personnage central de notre petite série privée.
Nous lui avions inventé des amants improbables, des catastrophes intimes, des problèmes gynécologiques grotesques et une capacité phénoménale à surgir au pire moment...
Avec Ludovic, son pendant masculin, agent d’assurance en BMW, torse travaillé à la protéine vanille et vie intérieure encore en phase de développement, ils avaient déjà traversé davantage de ruptures, de réconciliations, de mycoses et de trahisons en quelques jours que certains couples en vingt ans.
Ludovic faisait du développé couché.
Josiane compliquait les équilibres conjugaux.
Ludovic espérait vaguement être aimé pour autre chose que ses pectoraux.
Josiane revenait régulièrement dans nos conversations comme une infection narrative impossible à soigner.
Une chose est d’inventer des histoires délirantes autour de Josiane avec un homme sous caféine. Une autre est de voir la vraie Josiane apparaître cinq minutes avant d’entrer dans un hammam avec lui.
J’ai eu pendant une fraction de seconde cette pensée parfaitement adulte : faire semblant de ne pas l’avoir vue. Regarder le lac. Examiner soudain avec une passion nouvelle l’architecture de l’hôtel. Vérifier quelque chose d’extrêmement urgent dans mon sac.
Trop tard.
Elle m’avait reconnue.
Lorsqu’elle s’est approchée et que je l’ai présentée, j’ai senti le fou rire remonter avec la violence d’une bouteille de champagne qu’on aurait secouée beaucoup trop longtemps. Elle, évidemment, ne savait rien. Elle ignorait qu’elle occupait déjà depuis plusieurs jours une place considérable dans nos conversations, qu’elle avait eu des amants fictifs, des problèmes médicaux imaginaires et une vie parallèle nettement plus mouvementée que celle qu’elle menait probablement réellement.
Moi, je regardais Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe, déjà au bord du fou rire.
« Merde… celle qui arrive là, elle s’appelle vraiment Josiane. »
Il m’a regardée, d’abord sans comprendre.
Puis il a regardé la femme qui avançait vers nous.
Et là, il a compris.
Pas parce qu’il la connaissait. Il ne l’avait jamais vue. Mais parce que depuis plusieurs jours, Josiane était déjà un personnage à part entière dans nos conversations. La vraie arrivait maintenant vers nous, parfaitement innocente, sans savoir qu’elle possédait déjà une vie parallèle faite de mycoses, d’amants fictifs et de catastrophes conjugales.
Je crois que c’est à ce moment précis que j’ai compris que cette rencontre n’allait décidément rien faire comme prévu.
À ce stade, l’univers ne nous envoyait plus des signes. Il écrivait le chapitre à notre place.
Sur la terrasse, le Mauler est arrivé.
Le lac, le soleil, les verres fins, cette élégance tranquille des endroits où même les glaçons semblent avoir reçu une éducation privée. Il a retiré sa veste et j’ai remarqué ses boutons de manchette.
Grave erreur.
Quelques jours plus tôt, il avait lu mon chapitre sur les tenues masculines. Une simple question et je me suis retrouvée inscrite sans le savoir à une conférence complète sur les poignets mousquetaires, les tissus, les coupes, les plis, les attaches et probablement l’avenir de la civilisation occidentale. Deux plis. Trois plis. La structure. Le tombé. Le détail invisible qui, visiblement, séparait encore l’humanité du chaos.
Et pourtant, je trouvais cela charmant. Parce qu’il aimait ce qu’il racontait, et les gens deviennent souvent plus beaux lorsqu’ils parlent d’un sujet qui les anime, même quand ce sujet tient au poignet.
Il m’a raconté aussi ses rendez-vous, surtout les ratés, parce que les catastrophes semblaient beaucoup plus l’amuser que les réussites.
Il lui arrivait de s’inventer sur les applications des métiers, des histoires, des identités parallèles, moins pour manipuler que pour voir jusqu’où l’absurde pouvait tenir avant que le réel ne réclame une pièce d’identité. Et il racontait tout cela avec cette facilité qui transforme une anecdote ordinaire en scène. Une terrasse devenait un décor, une phrase un personnage, un silence une chute.
Lui inventait des personnages avant de rencontrer les femmes. Moi, je transformais les hommes en personnages après les avoir rencontrés. Nous avions manifestement choisi deux directions opposées pour arriver au même endroit.
Puis l’heure du hammam est arrivée.
L’espace était beau, presque irréel. Des carreaux de verre bleu filtraient la lumière, deux grands matelas gris anthracite occupaient le centre de la pièce et la vapeur semblait absorber progressivement le bruit du monde. Derrière la porte du hammam, la chaleur vous sautait dessus comme quelqu’un qui ne maîtrise pas très bien la notion de distance personnelle. Dehors, il faisait déjà plus de trente degrés. Dedans, nous avions volontairement choisi de payer pour avoir encore plus chaud. L’être humain reste un animal fascinant. Il passe sa journée à chercher l’ombre et finit par s’enfermer presque nu dans un nuage brûlant avec quelqu’un qu’il connaît à peine.
Il était nu sous sa petite serviette, moi dans une version légèrement plus prudente.
L’attirance était là, mais l’humour aussi. Et rire presque nus dans un hammam privatisé est finalement un test relationnel assez avancé. Beaucoup d’hommes restent séduisants habillés. Moins nombreux sont ceux qui survivent psychologiquement à une petite serviette humide. Nous étions d’abord assis côte à côte, proches sans l’être complètement.
Puis je me suis installée en face de lui. Il m’a observée quelques secondes à travers la vapeur. « Tu t’éloignes. » J’ai souri. « Oui. Je m’éloigne. Je reviens. Je m’éloigne. Je reviens. » Puis j’ai ajouté : « Tu peux venir aussi. » Il s’est levé. Il s’est approché. Il s’est mis à genoux devant moi et m’a embrassée.
Je me souviens très précisément de ce mouvement.
Pas parce qu’il contenait une promesse. Il n’en contenait aucune. Il avait simplement entendu mon invitation et choisi d’y répondre. Et parfois, c’est déjà extrêmement séduisant. Nous nous sommes embrassés longtemps. La vapeur brouillait les contours, les gestes ralentissaient, les respirations changeaient. Nous sortions reprendre un peu d’air, revenions sur les coussins, repartions dans la chaleur. Le baiser était bon. Pas spectaculaire, pas chorégraphié, juste naturel.
Ma tête avait presque cessé de travailler. Presque, parce que mon comité intérieur gardait évidemment une permanence. La femme hormonale avait pris la présidence. La femme lucide tentait encore d’obtenir un ordre du jour. La femme méfiante surveillait probablement la porte au cas où Mireille surgirait avec un bol tibétain pour harmoniser nos chakras au pire moment possible.
La tension montait lorsqu’il s’est arrêté.
« Attends… là, faut pas aller trop vite. » J’ai cligné des yeux. Il existe peu d’endroits où cette phrase paraît aussi inattendue que dans un hammam privatisé par l’homme qui vous a lui-même proposé le hammam...
Une seconde plus tôt, je croyais comprendre la scène. Puis quelqu’un venait de changer la musique. Ce qui m’a surtout intéressée après coup, c’est la vitesse avec laquelle mon cerveau a transformé son frein en interrogation sur moi. Il avait simplement ralenti. Moi, j’avais déjà commencé à chercher ce que j’avais fait de travers. Peut-être que je lui plaisais moins. Peut-être qu’il n’avait finalement plus envie. Peut-être qu’un détail avait cassé quelque chose.
Mon imagination avait immédiatement ouvert un dossier de cent vingt-sept pages, avec annexes, notes de bas de page et plusieurs hypothèses incompatibles entre elles.
Pourtant, les faits étaient beaucoup plus simples. Il n’avait pas changé de ton. Il ne s’était pas fermé. Il était toujours tendre, présent, attiré. Il avait simplement posé une limite à un moment précis. Son envie avait son rythme et n’avait aucune obligation de suivre le scénario que j’étais déjà en train d’écrire. Nous avons continué autrement. Des baisers, des caresses, des mots, des silences, des retours dans la vapeur. Le monde a continué de tourner.
À un moment, je lui ai demandé quel parfum il portait.
« Dior… Sauvage. » Mon cerveau a fait un bref détour vers un autre homme, une autre époque, une autre peau. Il l’a immédiatement vu passer sur mon visage. « Ça te rappelle quelqu’un ? » Oui. Une ancienne relation. Il s’est excusé avec l’air d’un homme qui venait accidentellement de marcher sur une mine olfactive. J’ai ri. Ce n’était pas de la nostalgie. Juste cette mécanique étrange de la mémoire qui ouvre parfois une vieille porte pendant une seconde avant de la refermer. Le parfum était là. Le souvenir aussi. Puis le présent a repris toute la place.
Lorsque nous sommes ressortis, je n’avais pas l’impression qu’il manquait quelque chose à l’après-midi.
Au contraire. Il y avait eu du désir, de l’humour, un flottement, une limite, une reprise, de la douceur.
Juste avant de quitter l’espace, il m’a demandé si tout allait bien pour moi. Si je m’étais sentie à l’aise. S’il n’avait rien fait de déplacé. Ce n’était pas une grande déclaration. Ça ne disait absolument rien de ce que nous deviendrions. Mais cela disait quelque chose de sa façon d’être attentif à ce moment précis. Il voulait simplement vérifier que ce qui avait été agréable pour lui l’avait aussi été pour moi. Ça l’avait été.
Je l’ai ramené à la gare. Nous avions ce sourire discret de deux personnes qui savent qu’elles viennent de vivre quelque chose d’assez improbable pour devenir immédiatement racontable.
Juste avant de descendre, il m’a rappelé que je devais encore acheter un cadeau pour l’anniversaire de ma mère, comme s’il gérait mon agenda familial depuis dix ans. J’ai répondu : « Oui mon amour, mais avant ça je dois passer à la pharmacie acheter des ovules pour les mycoses. » Il n’a même pas hésité : « Profites-en pour lui prendre un vibromasseur. »
Voilà. Conversation parfaitement normale entre deux adultes devant une gare après un après-midi au champagne et au hammam. Quelques jours plus tôt, je m’étais demandé si notre humour survivrait au réel. Manifestement, oui.
Je lui ai demandé quand nous nous reverrions. « Dimanche. » Pas de grand discours. Pas de « on se redit ». Une date. J’ai aimé ça. Enfin… j’ai aimé ça pendant le temps très raisonnable où j’ai cru que dimanche aurait effectivement lieu...
Parce que Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe, après avoir réussi une entrée franchement spectaculaire, créé avec moi Bourim, Ludovic et Josiane, survécu aux boutons de manchette, au bancomat, au champagne, à la vapeur et à une conversation sur les mycoses devant une gare, s’est finalement retiré du jeu avec beaucoup moins de panache qu’il n’y était entré.
Dimanche n’a jamais eu lieu.
Pas de deuxième épisode. Pas de suite brillante à notre expérience littéraire en direct. L’homme qui avait réussi à devenir un personnage avant même notre première rencontre avait finalement quitté le récit juste après celle-ci.
Et quelque part, c’était presque trop parfait.
Nous avions commencé avec une robe déchirée, une voiture verrouillée, un bancomat hostile, Mireille surgie comme l’incarnation accidentelle de Josiane, une conférence sur les boutons de manchette, du champagne et un hammam dans lequel l’homme qui avait accéléré la rencontre avait finalement été celui qui avait demandé de ralentir.
J’avais voulu savoir si l’homme du téléphone existait vraiment.
Oui.
Il existait.
Simplement moins longtemps que prévu.
Monsieur bloqué.
Et puisque je n’allais quand même pas conserver son univers fictif après son départ, Josiane et Ludovic ont subi le même sort.
Bloqués eux aussi.
Après quelques jours de BMW, de mycoses, de problèmes conjugaux et de catastrophes sexuelles imaginaires, ils avaient suffisamment donné à la littérature.
Fin de série.
Même les personnages fictifs doivent parfois savoir quand quitter la scène.



