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Les couples normaux n’existent pas

  • 1 juin
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 8 heures


50 nuances de swipe rencontres couple relations
J’ai récemment passé une soirée avec des femmes en couple depuis plus de vingt ans.

Le genre de femmes capables de raconter l’évolution complète d’un homme, depuis l’époque où il avait encore tous ses cheveux jusqu’au jour où il s’est mis à comparer sérieusement le prix des tondeuses à gazon.


Elles parlaient de leurs maris, des enfants devenus grands, des vacances prévues longtemps à l’avance, des travaux terminés depuis dix ans mais toujours racontés comme une campagne militaire. Il y avait celui qui ronflait, celui qui ne trouvait jamais rien dans le réfrigérateur alors que l’objet recherché était placé devant lui, probablement éclairé par une lumière divine, et celui qui persistait à croire qu’un vêtement posé sur une chaise finirait spontanément par rejoindre l’armoire.


Je les écoutais avec affection et cette impression étrange d’observer une chronologie que je n’avais plus. Elles avaient des années communes, des souvenirs empilés, des habitudes parfois irritantes et cette connaissance extrêmement précise d’un homme dans toutes ses versions.


Pendant longtemps, c’est à cela qu’avait ressemblé pour moi un couple « normal ».

Deux personnes se rencontrent. Elles se plaisent. Elles se revoient.


À un moment, quelqu’un pose une question et, miracle de simplicité administrative sentimentale, elles peuvent répondre : « Oui, nous sommes ensemble. » Une syllabe ou deux, et tout le monde comprend. Les amis, la famille, les collègues, les formulaires, les invitations de mariage et probablement même le serveur qui hésite à demander si l’addition sera séparée. Il existe des relations qui s’expliquent en une phrase.


D’autres nécessitent un apéritif entier, deux respirations, quelques nuances et une amie suffisamment patiente pour ne pas demander au bout de vingt minutes : « Oui, mais alors, vous êtes ensemble ou pas ? »


J’ai longtemps pensé que l’amour adulte suivait une progression assez claire :

rencontre, séduction, couple, exclusivité, projets communs, logement commun, linge commun et, si tout se passait bien, désaccord durable sur la meilleure manière de charger le lave-vaisselle.


On se choisissait une fois, puis on promettait de ne plus choisir personne d’autre.


Cela semblait rassurant, sérieux, presque homologué. Aujourd’hui, ce n’est pas la monogamie qui m’interroge. Elle peut être magnifique. Ce qui m’interroge, c’est l’idée qu’une forme relationnelle constituerait automatiquement la version aboutie de toutes les autres. Un cadre peut soutenir un lien. Il ne peut pas le rendre vivant à la place des gens.


Deux personnes peuvent être exclusives et profondément libres l’une avec l’autre.

Deux autres peuvent vivre une relation ouverte et se sentir enfermées dans une insécurité permanente.


Un mariage peut être tendre, joyeux, curieux après vingt-cinq ans. Une relation sans adresse commune peut être d’une solidité remarquable.

Et l’inverse existe aussi. La durée raconte une durée. L’exclusivité raconte un accord. L’adresse commune raconte qu’un certain nombre de factures arrivent au même endroit.


Rien de cela ne dit, à lui seul, comment deux personnes se parlent lorsqu’elles sont fatiguées, si elles se regardent encore, si elles rient ensemble, si elles ont envie de rentrer l’une vers l’autre.


Le cadre raconte comment la relation est organisée. Pas nécessairement ce qui vit à l’intérieur.

J’aime pourtant l’idée de l’engagement. Peut-être même davantage qu’avant.


Simplement, je ne veux plus croire qu’une promesse ancienne suffit à fabriquer la présence d’aujourd’hui. Une promesse peut aider à traverser les périodes moins brillantes, rappeler qu’on ne quitte pas tout à la première chaussette abandonnée au milieu du salon ou au troisième mardi sans papillons. Mais j’aime aussi l’idée de pouvoir se choisir à nouveau à l’intérieur même de cet engagement. Pas recommencer le couple tous les matins avec un entretien annuel de performance affective, personne n’a l’énergie pour ça.


Juste pouvoir se demander parfois : est-ce que nous sommes encore bien ici ? Est-ce que nous prenons encore soin de ce que nous avons construit ? Est-ce que la promesse soutient notre lien, ou est-elle devenue la seule chose qui le maintient debout ?


Cette question me concerne d’autant plus que, pendant longtemps, aimer avait surtout signifié pour moi comprendre.


J’étais extrêmement performante dans la traduction émotionnelle.

Un silence devenait une peur. Une distance, de la fatigue. Une maladresse, une blessure ancienne. Une absence, un besoin de se recentrer. Je pouvais transformer presque n’importe quel comportement qui me faisait souffrir en hypothèse psychologique suffisamment élégante pour ne pas regarder la question la plus simple : est-ce que cette relation me convient réellement ? J’avais créé un service d’interprétariat intérieur ouvert jour et nuit, avec permanence le week-end et capacité remarquable à trouver des circonstances atténuantes.


Le problème, c’est qu’à force de comprendre l’autre, je finissais parfois par ne plus écouter ce que je comprenais très bien, moi.


C’est probablement là que ma façon d’aimer a le plus changé.

Je regarde moins ce qu’une relation pourrait devenir et davantage ce qu’elle produit réellement dans ma vie. Est-ce que je peux parler librement ? Est-ce que les actes ressemblent à peu près aux paroles ? Est-ce que je me sens davantage moi-même ou constamment occupée à ajuster ma taille pour entrer dans l’espace disponible ? Est-ce que ce lien me nourrit suffisamment pour que ses difficultés aient un sens, ou suis-je surtout devenue très douée pour expliquer pourquoi je dois encore patienter ?


Ce sont des questions nettement moins romantiques que « Est-ce qu’il m’aime ? », mais infiniment plus utiles.


Parce qu’on peut aimer quelqu’un et ne pas être capable de lui offrir une relation qui lui convient.

On peut être sincère et incohérent, tendre et indisponible, attaché et incapable de continuité. On peut être une très belle personne et un très mauvais endroit pour quelqu’un. Les qualités humaines ne garantissent pas la compatibilité. J’aurais préféré que ce soit plus simple. Qu’un homme intelligent, drôle, attentionné et capable de préparer un excellent dîner soit automatiquement disponible émotionnellement.


Malheureusement, cette option n’est toujours pas comprise dans le forfait. Un bon dîner reste un bon dîner. Une nuit magnifique reste une nuit magnifique. Une attention reste une attention. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas forcément une direction.


J’apprends aussi à ne plus mesurer la valeur d’un lien uniquement à sa durée.

Une relation courte n’est pas nécessairement un échec.


Une relation longue n’est pas nécessairement une réussite. Certaines histoires traversent des décennies parce que deux personnes continuent à les réinventer. D’autres passent par des années plus ternes avant de retrouver quelque chose. Certaines s’arrêtent alors qu’il existe encore de l’amour, simplement parce que l’amour ne suffit plus à rendre la forme habitable.


Et de l’extérieur, nous savons très peu de choses. Une photo de famille ne révèle pas la qualité d’une intimité. Une séparation ne prouve pas que tout ce qui l’a précédée était faux. La longévité n’est ni une preuve de bonheur, ni une preuve d’échec.


C’est là que les fameux couples « normaux » commencent à disparaître de mon paysage mental.

Je ne crois plus qu’il existe d’un côté ceux qui auraient trouvé la formule correcte, et de l’autre tous ceux qui chercheraient encore comment aimer convenablement.


Nous cherchons tous. Certains à l’intérieur d’un cadre ancien qu’ils réinventent ensemble. D’autres dans des formes moins lisibles. Certains ont besoin d’exclusivité pour se sentir libres. D’autres ont besoin de liberté pour réussir à s’engager. Certains savent très précisément ce qu’ils veulent. D’autres changent en avançant.


Le problème ne commence pas lorsque deux personnes choisissent une forme différente de celle du voisin. Il commence lorsqu’elles cessent de pouvoir se dire honnêtement ce que cette forme leur fait vivre.


Et peut-être que la question la plus intéressante n’est finalement pas : « Est-ce que notre relation ressemble à ce qu’elle devrait être ? » Mais : « Est-ce que nous sommes encore heureux de la vivre ainsi ? » Et, plus inconfortable encore : si plus rien ne nous obligeait à rester, si nous retirions un instant la peur du regard des autres, les années investies, les habitudes, la logistique, la propriété commune et cette terrible flemme qu’on peut ressentir à l’idée de devoir réapprendre les codes des applications de rencontre… est-ce que nous nous choisirions encore ?


De mon côté, j’apprends à construire ma sécurité ailleurs.

Non plus dans la certitude que quelqu’un ne partira jamais, parce qu’aucun amour sérieux ne peut réellement promettre cela sans mentir un peu au temps.


Je la construis davantage dans la confiance que, si quelqu’un part, je ne disparaîtrai pas avec lui. Que je pourrai souffrir sans me perdre, être jalouse sans devenir inspectrice générale de sa dernière connexion, avoir peur sans remettre immédiatement les clés de ma stabilité à quelqu’un d’autre.


La première sécurité dépend entièrement de la permanence d’un autre être humain. La seconde m’appartient.


Cela ne me rend pas invulnérable, ni extraordinairement évoluée.


Je continuerai probablement à écrire mentalement des messages beaucoup trop longs à une heure indécente avant de comprendre qu’une phrase simple ferait parfaitement l’affaire. Je continuerai à avoir des mouvements de peur, des attachements, des contradictions.


Je possède déjà suffisamment de meubles, une perceuse et plusieurs modes d’emploi que je ne lis jamais, je n’ai pas besoin d’ajouter à mon intérieur le fantasme d’une autonomie affective parfaite.


Je veux du lien. Beaucoup. Mais je veux rester entière dedans.

Autrefois, « Je suis à toi pour la vie » me semblait être le sommet du romantisme.


Aujourd’hui, cette phrase me donne surtout envie de vérifier les petites lignes. Je ne veux pas appartenir à quelqu’un. Je veux rester à moi tout en faisant une vraie place à quelqu’un. Pouvoir aimer profondément sans remettre toute mon existence entre ses mains.


Pouvoir choisir une personne sans transformer ce choix en droit de propriété réciproque. Pouvoir dire « nous » sans devoir effacer le « je ».


Les couples normaux n’existent peut-être pas. Il existe surtout des gens qui choisissent un cadre et essaient d’y faire vivre quelque chose.


Certains pendant quelques mois. D’autres pendant toute une vie. Et ce qui m’intéresse de plus en plus, ce n’est pas la forme parfaite du contenant, mais l’envie qu’ont encore deux personnes d’habiter ce qu’elles ont construit ensemble.


Je ne veux pas que la promesse soit la seule raison de rester. Je veux une relation qui donne encore envie de revenir.

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