Désirs, illusions et algorithmes
Dernière mise à jour : 22 août
Parce qu’il y eut un moment étrange, presque imperceptible...
où mes enfants avaient grandi juste assez pour me laisser retrouver la femme que j’avais longtemps mise entre parenthèses.
Longtemps, j’avais été mère seule.
Mère-taxi.
Mère-rappel.
Mère-infirmière.
Mère-professeure.
Mère-organisatrice.
Mère-psychologue.
Mère-gestionnaire de vies qui n’étaient pas encore capables de se gérer toutes seules sans oublier leur téléphone, un chargeur ou le sens du mot anticipation.
Et puis, un jour, ils avaient commencé à se déplacer sans moi. Les voyages s’étaient faits sans moi. Les horaires s’étaient élargis jusqu’au petit matin. Les portes des chambres s’étaient refermées avec cette autonomie qu’on avait désirée de toutes ses forces... avant de découvrir qu’elle laissait derrière elle un petit vide très mal élevé.
Alors, dans ce silence nouveau, je m’étais retrouvée femme.
Femme seule, surtout.
Pas dans un grand élan cinématographique avec piano au loin, robe fluide et reconnexion sensuelle à moi-même sous une lumière flatteuse. Non. Je m’étais retrouvée un soir sur mon canapé, mon chat sur les jambes, le téléphone à la main, les lunettes un peu de travers, à swiper des hommes avec cette dignité bancale des femmes intelligentes réduites à évaluer un avenir possible entre un selfie de voiture, un chien trop photogénique et une bio écrite avec l’âme d’un formulaire d’assurance. Mon pouce faisait défiler des visages pendant que je buvais un thé déjà froid, avec la sensation très moderne de chercher une histoire d’amour dans une galerie d’arguments douteux.
Évidemment, je n’étais pas tombée sur LE profil. Cela n’arrive jamais.
Ou alors seulement aux femmes fictives des films de Noël, imaginées par des scénaristes qui n’ont manifestement jamais passé une heure sur une application de rencontre un dimanche soir, en chaussettes, à devoir choisir entre un homme torse nu et un autre qui brandit un brochet comme un argument de séduction.
J’avais donc appris, d’abord, à choisir mon terrain de chasse... Parce qu’on ne se perd pas partout de la même manière.
Il y avait d’abord le terrain franchement libertin.
Celui du parfum juste, du message envoyé au bon moment, du silence maîtrisé, et de l’homme qui écrivait un peu mieux que les autres parce qu’il savait très bien qu’il ne pouvait pas se permettre d’écrire comme un pare-chocs. Sur le papier, c’était presque raffiné. Dans la réalité, c’était surtout le haut de gamme du flou. Pas le haut de gamme moral, évidemment. Le haut de gamme logistique.
Des hommes soignés, souvent mariés, parfois touchants, toujours un peu en costume intérieur, avec une montre correcte, une épouse encore dans le décor, et cette manière très particulière de vous faire sentir unique dans un système où, précisément, personne ne devait trop l’être. Il y avait la version beaucoup moins glamour de ce même terrain. Là, on ne jouait même plus à être discret. On exposait son visage sans trembler, son sourire sans vergogne, son pseudo vaguement coquin avec l’assurance stupéfiante d’un homme qui semblait avoir totalement oublié que sa femme pouvait, elle aussi, traîner sur internet entre deux lessives et trois soupçons...
Il y avait quelque chose de fascinant dans cette inconscience. Ou de profondément masculin, je ne sais plus. Des hommes mariés, bien peignés, l’air tranquille, parfois même souriants comme pour une photo LinkedIn légèrement adultère, et qui semblaient se dire que le désir méritait décidément beaucoup de paris idiots.
Ensuite venait la grande halle du désir standardisé.
L’immense foire au torse plus ou moins bien épilé, au chien craquant, à la salle de sport, au selfie en voiture, à la moto photographiée comme si elle avait une vie intérieure plus stable que son propriétaire. Rien n’était jamais totalement innocent dans cette petite mise en scène.
Le chien semblait dire : je veux une femme jolie, fidèle, douce et si possible plus obéissante que moi. La voiture ou la moto prétendaient dire le statut, alors qu’avec un crédit bien placé on peut s’acheter à peu près n’importe quel capot lustré et se fabriquer une profondeur en leasing. Les muscles disaient la virilité, mais chez certains ils ressemblaient surtout à une campagne de communication corporelle, destinée à détourner l’attention d’autres zones probablement moins spectaculaires... Et tout cela racontait souvent la même chose : ils cherchaient moins une femme qu’un ensemble pratique de validation, de douceur, de soutien émotionnel et de présence flatteuse.
Ce qui m’avait toujours frappée, en revanche, c’était tout ce qu’ils ne montraient presque jamais : leur intérieur. Pourtant, s’il y a bien une vraie vitrine de soi, c’est peut-être celle-là. Un appartement propre, rangé, un minimum pensé, raconte infiniment plus de choses sur un homme qu’un phare LED, une jante non rayée ou un tableau de bord bien lustré. Honnêtement, un salon agréable me donnait beaucoup plus envie de m’intéresser à un profil qu’une carrosserie brillante. Une cuisine propre, c’est presque de l’érotisme adulte. Un canapé choisi autrement qu’en fonction de sa capacité à survivre à une pizza, c’est déjà une promesse. Mais non. Eux préféraient se faire photographier avec un volant, comme si tourner légèrement le poignet sur du similicuir suffisait à produire du mystère.
Plus loin, il y avait le territoire du presque réel.
Pas totalement public, pas totalement secret, juste assez proche de la vraie vie pour provoquer ce petit frisson de catastrophe locale. Là, je n’étais plus seulement face à des inconnus. J’étais face à des hommes qui auraient très bien pu être l’ami d’un ami, le voisin d’une connaissance, ou quelqu’un croisé autrefois dans une autre partie de ma vie. Le désir y prenait toujours ce léger goût de catastrophe de proximité, celle où l’on sait qu’à trois connaissances communes près, tout peut remonter jusqu’à vous. Il m’est même arrivé de reposer le téléphone deux secondes, juste pour fixer le vide, avec cette pensée très simple : mais enfin, lui aussi ?
Après venait le bal municipal du numérique.
Là, on sentait moins l’envie de découvrir que celle d’accélérer. Des hommes qui voulaient discuter vite, près de chez moi, maintenant si possible. Le genre d’endroit où le romantisme semblait avoir été remplacé par une forme d’efficacité légèrement moite. On y trouvait beaucoup de profils pressés, des sourires moyens, des photos validées qui n’empêchaient en rien la banalité, et cette impression diffuse que certains hommes avaient déjà envie de proposer un verre avant même d’avoir réussi une phrase correcte...
C’était le royaume du tu fais quoi ce soir, du t’es d’où, du on échange nos numéros ?, avec ce parfum persistant de discothèque numérique ouverte un mardi après-midi. Pas forcément le pire, d’ailleurs. Juste un endroit où l’on cherchait moins à séduire qu’à raccourcir la distance entre l’idée du rendez-vous... et le canapé.
Et puis, tout au fond, comme un plat du jour tiède servi sous lumière néon...
il y avait le sérieux local.
Le vrai. Le plausible. Le stable en veste polaire. Pas franchement sexy, mais redoutablement crédible. Et gratuit, surtout, ce qui expliquait sans doute en partie pourquoi la fréquentation avait parfois des allures de salle d’attente sociale un lendemain de pluie...
Rien qu’à y penser, je sentais déjà l’eau de toilette achetée en pharmacie et j’entendais un homme me parler de ses grillades du dimanche avec le sérieux concentré d’un notaire en sortie champêtre. Ce n’était pas toujours mauvais. C’était parfois plus terrifiant : plausible. Très plausible. Trop plausible.
Et bien sûr, j’avais aussi testé la version faussement ludique,
celle où tout le monde faisait semblant de jouer.
Eux comme articles. Nous comme clientes. Sur le papier, l’idée était presque drôle. Un petit renversement de pouvoir, une mise en scène légère, un rayon d’hommes à feuilleter comme on hésiterait entre un pull, une cafetière et une erreur de jugement.
En réalité, cela produisait surtout une galerie de profils très conscients d’eux-mêmes, très travaillés, très emballés, avec ce petit côté campagne de lancement qui finissait rapidement par fatiguer. Beaucoup d’effets. Quelques jolies formules. Des slogans. Des poses. Des profils visiblement relus avec peu d'application. Et cette impression persistante que certains hommes avaient été conçus par une équipe marketing persuadée que l’humour suffisait à compenser l’absence de substance.
Là, l’homme ne se contentait plus d’exister. Il se vendait. Avec ses qualités supposées, ses options, ses promesses, son petit récit personnel, son autodérision soigneusement dosée, juste assez pour avoir l’air sympathique, pas assez pour risquer la vraie sincérité. À défaut d’être profonds, ils avaient au moins compris qu’ils pouvaient être bien présentés.
Le problème, c’est qu’à force de tant se composer, certains finissaient par ressembler exactement à ce qu’ils prétendaient détourner : un homme séduisant, vaguement prometteur, assez bien écrit... mais souvent décevant dès qu’on grattait un peu.
Et puis, selon mon humeur, chaque terrain avait ses spécimens.
Il y avait les soirs où j’avais envie d’hommes mieux habillés en mots qu’en vérité. Les soirs où j’avais encore l’énergie d’affronter la grande foire mondiale du torse et du chien bien peigné. Les heures où je voulais du vrai, du local, du potentiellement gênant, avec ce frisson très particulier de tomber sur quelqu’un qu’on aurait pu croiser à la Migros en achetant des courgettes. Les moments où j’avais envie d’aller vite vers des hommes qui, eux aussi, avaient très envie d’aller vite, parfois même avant d’avoir pensé. Et les moments de faiblesse où je voulais manifestement me rappeler que la stabilité, sans imagination, reste surtout une autre manière de mourir un peu plus lentement.
Puis venait l’algorithme.
Ce grand entremetteur sous amphétamines qui balançait un nombre dément de profils masculins sur une femme dès qu’elle avait l’audace d’exister avec deux photos nettes, une phrase correcte et un sourire qui ne semblait pas avoir complètement capitulé.
Résultat : je me retrouvais noyée sous les likes, les tentatives de conversation, les salut, les cc sava, les tu fais quoi, les on échange nos numéros ? Les tu es magnifique envoyés avec la grâce textuelle d’un ticket de caisse. Je levais parfois les yeux au ciel avant même d’ouvrir un message, avec cette lassitude particulière des femmes à qui l’on propose une approche sans avoir fourni l’effort minimal d’une pensée.
Et là, une vraie question me traversait régulièrement : les hommes ne comprennent-ils pas qu’il faut faire une entrée ?
Pas un opéra. Pas un feu d’artifice. Pas une thèse. Mais au moins une phrase qui donne envie de répondre. Quelque chose qui dise : je t’ai lue. Pas : j’ai repéré une femme avec deux jambes et une connexion internet.
Parce qu’au fond, de leur côté, il y avait souvent une urgence que nous, les femmes, nous ne connaissions pas exactement de la même manière. Une pulsion. Une envie d’aller vite. Une envie de prendre le numéro plus vite qu’ils ne prennent le temps de penser. Une envie de connaître notre disponibilité, notre rythme, notre organisation, parfois même notre horoscope... sans s’intéresser beaucoup plus à autre chose qu’à ce qu’ils imaginaient de notre corps à travers trois photos...
Et moi, au milieu de ce déluge de cc sava, j’essayais juste de repérer celui qui s’intéresserait davantage à la dernière exposition que j’avais visitée qu’à la taille approximative de mon soutien-gorge...
Alors commençait la chaîne de production sentimentale. Avec contrôle qualité aléatoire, fausses promesses récurrentes, et beaucoup trop d’hommes persuadés qu’un chien, une moto et un « salut ça va » constituaient déjà une personnalité.
Mais ça, c’était un autre chapitre...




