Monsieur-Serre-Tropicale
- 30 mars
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Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Je savais que j’allais m’ennuyer avant même de m’asseoir.
C’est un talent que j’ai développé avec les années. Une intuition très fine, très féminine, très inutile aussi, puisqu’elle ne m’empêche jamais d’y aller quand même. Comme sentir qu’un plat sera fade et le commander malgré tout, par curiosité ou par faiblesse.
Cela faisait des mois que Monsieur-Serre-Tropicale voulait me rencontrer.
Des mois qu’il écrivait. Des mois qu’il insistait gentiment. Et des mois que je repoussais poliment.
Pas pour me faire désirer. Par instinct. Quelque chose en lui ne m’excitait pas. Ni intellectuellement, ni imaginairement. Je sentais déjà ce léger courant d’air intérieur que produisent parfois les hommes très corrects, très stables, très présentables... et qui ne déclenchent absolument rien chez moi. J’avais fini par dire oui. Parce que parfois, je me dis que je pourrais me tromper. Parce que parfois, je me dis que le calme mérite au moins un repas. Parce que parfois aussi, je suis fatiguée de ma propre lucidité.
Il était très beau. Vraiment. Avec un regard d’une intensité presque embarrassante.
Le genre d’yeux qui vous obligent à détourner les vôtres non par pudeur, mais pour éviter de leur attribuer une profondeur que la conversation ne confirmera peut-être jamais. Un visage très prometteur. Une bande-annonce magnifique. Et, derrière, quelque chose de beaucoup plus documentaire. Il avait notamment aménagé chez lui une impressionnante serre tropicale. Une vraie. Plantes luxuriantes, humidité savamment organisée, petit écosystème parfaitement maîtrisé. C’était sincèrement impressionnant. Il avait réussi à recréer un climat équatorial à domicile. Malheureusement, il n’avait pas réussi à faire pousser une conversation.
Au début, j’ai fait ce que je fais toujours quand le malaise menace : j’ai travaillé.
Questions. Relances. Rebond. Une autre question. Petit sourire. Nouveau sujet. Retour au précédent. Je me suis intéressée à son quotidien, à son travail, à ce qu’il aimait, à la façon dont il vivait les choses. Et il répondait. Très bien, même. Avec précision. Avec sérieux. Avec détails. Beaucoup de détails. Il travaillait dans un univers médical très technique et, en moins d’une heure, j’avais appris davantage de choses que prévu sur les protocoles, le matériel, les règles d’hygiène et tout ce qu’il fallait surtout éviter de toucher au mauvais moment.
À un stade de la conversation, j’aurais probablement pu passer un petit examen surprise en fin de repas.
Le problème n’était pas qu’il ne parlait pas.
Le problème, c’est qu’il parlait sans jamais venir me chercher.
C’était même l’une des premières fois depuis longtemps que je me surprenais à regarder autour de moi dans ces silences un peu gênants qu’on essaie d’habiller avec son verre, son sourire ou un bout de nappe.
Il m’avait demandé ce que j’avais fait récemment. J’avais parlé d’un projet d’écriture important pour moi. « Ah, c’est bien. »
J’avais évoqué un voyage qui avait compté. « Ah, c’est bien. »
J’aurais probablement pu lui annoncer que je venais de retrouver une sœur cachée dans un temple au Népal ou que ma voiture avait passé son contrôle technique, la réponse émotionnelle aurait conservé sensiblement la même température.
« Ah, c’est bien. »
Cette phrase revenait avec une régularité de métronome. Une sorte de bouton automatique de la conversation polie. Je lui tendais quelque chose de moi, il validait la réception. Pas de question supplémentaire. Pas de « pourquoi ? ». Pas de « raconte ». Pas cette petite inclinaison vers l’autre qui dit : ce que tu viens de déposer m’intéresse suffisamment pour que j’aie envie d’y entrer.
En revanche, lorsque la conversation revenait sur lui, elle retrouvait immédiatement toute sa tonicité. À partir d’une remarque anodine, il pouvait repartir sur ses voyages, ses habitudes, ses expériences, les endroits qu’il aimait. Moi, j’écoutais. Parce que je sais écouter. Et parce qu’à force de vouloir sauver une conversation, je peux développer une endurance qui devrait être reconnue comme discipline sportive.
À un moment, j’avais cru que nous allions enfin trouver un terrain commun.
Il m’avait parlé avec beaucoup d’enthousiasme d’une manifestation locale consacrée au patrimoine rural. Des machines anciennes, des passionnés, tout un petit monde dont il semblait sincèrement ravi. Je regardais son très beau visage s’animer tandis qu’il me racontait cela avec l’enthousiasme d’un homme qui m’annonçait Florence.
Moi, intérieurement, je cherchais déjà une sortie de secours.
Pas parce que le sujet était ridicule. Il ne l’était pas. Les gens ont le droit d’aimer les vieilles machines, les orchidées, les serpents, les timbres ou les championnats régionaux de lancer de botte. Le problème n’était pas là. J’aurais très bien pu l’écouter pendant une heure me parler d’un sujet qui ne m’intéressait pas si, à un moment, il avait eu envie d’entrer avec la même curiosité dans l’un des miens.
Mais non.
La conversation fonctionnait essentiellement dans un sens. Et moi, je commençais à ressentir cette fatigue très particulière qui ne vient pas du manque de paroles, mais du manque de circulation. On parle. On répond. On sourit. Tout semble fonctionner. Et pourtant, on est seule à pousser la balançoire.
Il y avait malgré tout des gestes doux. Il m’avait offert un petit bouquet de jasmin, discret, délicat, presque pudique. C’était vraiment adorable. Je lui avais demandé en riant s’il faisait cela à tous ses rendez-vous. Il avait ri aussi. Il m’avait dit que non. Il avait payé le repas. Nous étions ensuite allés marcher quelques minutes au bord de l’eau sous la pluie, dans une tentative de romantisme tellement brève qu’elle ressemblait à une démo gratuite.
Et c’est précisément ce qui rendait le rendez-vous intéressant à regarder après coup.
Ce n’était pas un homme désagréable. Pas antipathique. Pas grossier. Pas maladroit au point d’en devenir comique. Il était gentil, soigné, stable, attentionné. Il avait des passions, un univers bien à lui, une vraie douceur dans certains gestes et un regard suffisamment beau pour qu’une partie très primitive de mon cerveau ait essayé, malgré tout, de négocier.
Mais sans curiosité, chez moi, rien ne démarre vraiment.
Pas la curiosité mondaine. Pas celle qui consiste à demander « et toi ? » parce que le manuel de conversation conseille de retourner la question. La vraie curiosité. Celle qui donne envie de connaître ce qu’il y a derrière une phrase. Celle qui s’arrête lorsqu’elle sent que quelque chose compte. Celle qui demande pourquoi, comment, depuis quand, ce que cela a changé. Cette envie d’entrer un peu dans le monde de l’autre au lieu de simplement attendre qu’il ait fini de parler pour retrouver le sien.
Avec le recul, je crois que ce rendez-vous m’avait rappelé quelque chose de très simple :
on peut rencontrer quelqu’un de très bien et ne ressentir aucune envie d’aller plus loin. Cela ne dit rien de sa valeur. Et pas forcément grand-chose de la nôtre. Certaines personnes nous donnent immédiatement envie de soulever les tapis, d’ouvrir les placards, de comprendre comment tout fonctionne à l’intérieur. D’autres peuvent être magnifiques, parfaitement fréquentables et rester, émotionnellement, une très jolie pièce témoin.
Monsieur-Serre-Tropicale avait ses passions. J’avais les miennes.
Le problème n’était pas qu’elles soient différentes. Au contraire. Les différences peuvent nourrir une conversation magnifique lorsqu’elles donnent envie de découvrir l’autre. Ici, elles se juxtaposaient. Il me racontait son monde. Je l’écoutais. Je lui tendais le mien. Il répondait : « Ah, c’est bien. »
Et il n’y a pas de regard assez beau pour remplacer cette envie-là.
Je suis rentrée sans regret, sans blessure, sans question existentielle et surtout sans cette petite traction intérieure qui me pousse parfois à refaire le rendez-vous vingt fois dans ma tête. Il n’y avait rien à analyser. Rien à décoder. Rien à sauver. Juste cette évidence tranquille : il était probablement un homme très bien.
Mais pas pour moi.
Et, pour une fois, ma première intuition n’avait pas été une peur à dépasser.
C’était simplement de l’ennui qui avait eu la politesse de prévenir.



