Les femmes que je deviens...
Dernière mise à jour : 21 août

Pendant longtemps, j’ai cru qu’un profil de rencontre servait simplement à montrer qui l’on est.
Une photo correcte. Deux phrases vaguement intelligentes. Quelques centres d’intérêt suffisamment rassurants pour éviter d’attirer uniquement des hommes dont toute la personnalité repose sur une photo avec un poisson mort...
Puis j’ai compris quelque chose de beaucoup plus intéressant : selon l’endroit où je me présentais, je ne choisissais pas tout à fait la même femme. Pas parce que je mentais. Pas parce que j’inventais des personnages. Je déplaçais simplement la lumière. Je montrais davantage ceci, un peu moins cela. Je cadrais. Je sélectionnais. Je laissais certaines choses entrer dans l’image et d’autres juste à côté.
Finalement, les applications ne m’ont pas seulement montré beaucoup d’hommes. Elles m’ont aussi tendu plusieurs miroirs.
Le plus révélateur reste probablement le temps que je passe à choisir mes photos. Beaucoup trop.
Je ne sélectionne pas simplement celle où « je suis bien ».
Je regarde la lumière, le sourire, la posture, ce que l’image raconte avant même qu’un homme ait lu une ligne. Est-ce qu’elle dit accessible ? Mystérieuse ? Sensuelle ? Sérieuse ? Drôle ? Est-ce que j’ai l’air d’une femme avec qui on pourrait boire un verre ou d’une femme qui possède manifestement un secret et plusieurs livres difficiles sur sa table de nuit ?
Pendant ce temps-là, quelque part, Gérard télécharge probablement un selfie flou pris dans le miroir de sa salle de bain, avec une serviette humide derrière lui, et écrit : « Pas facile de parler de soi… » Il existe chez certains hommes une confiance visuelle que je regarde avec une admiration presque anthropologique.
Sur la plateforme des jardins secrets, par exemple, je devenais immédiatement plus mystérieuse que dans la vraie vie.
Pas fausse. Simplement montée comme un film d’auteur européen dans lequel tout le monde semble avoir un passé élégant, une lumière latérale flatteuse et une raison obscure de regarder par la fenêtre. J’y choisissais les images plus feutrées, les paysages, les beaux lieux, les photos moins souriantes, celles où j’avais l’air de réfléchir profondément à la condition humaine alors qu’en réalité je vérifiais probablement si ma veste tombait correctement. J’y montrais davantage la femme sensible, curieuse, attentive aux détails, qui aime les longues conversations et les hommes capables de comprendre un sous-texte sans qu’il faille organiser une séance explicative avec vidéoprojecteur.
L’univers lui-même encourageait cette version-là. J’y croisais davantage d’hommes installés, parfois déjà engagés ailleurs, avec des profils plus travaillés et une façon de parler du désir qui semblait avoir suivi quelques cours du soir. « J’aime les femmes qui ont un univers. » Déjà, cela changeait de « cc sava ».
Sur cette plateforme, je ressemblais à une femme qui pourrait avoir une liaison discrète avec un architecte émotionnellement indisponible mais extrêmement bien habillé. Et, honnêtement, l’écosystème semblait trouver ça parfaitement cohérent.
Le plus amusant, c’est que ce personnage disait malgré tout quelque chose de vrai.
J’aime réellement les beaux lieux, les conversations qui durent, les hommes intelligents, les silences qui ne sont pas vides. Je peux être mystérieuse simplement parce que je ne raconte pas tout immédiatement. Mais cette version de moi accentuait certaines choses. Elle mettait un peu plus de pénombre dans les coins. Comme si l’anonymat permettait de devenir légèrement plus romanesque.
Et je crois que c’était aussi cela qui m’attirait : la possibilité d’être regardée sans que tout mon quotidien soit déjà posé sur la table.
Sur l’application sociale, c’était presque l’inverse.
Là, le réel commençait à rôder dangereusement autour du profil.
Des amis en commun. Des connaissances indirectes. Des gens qui connaissent des gens qui connaissent potentiellement quelqu’un qui me connaît. Et soudain, la femme mystérieuse perdait légèrement de sa superbe. Parce qu’il y a une différence entre être une inconnue élégante au milieu d’un espace numérique immense et découvrir sous le visage d’un homme : « 14 amis en commun. » Quatorze. À ce niveau-là, ce n’est plus du dating. C’est du réseautage émotionnel. Je regarde son visage, les connexions, je reconnais parfois un nom, je me demande d’où, je referme l’application, puis je la rouvre parce que manifestement la panique n’a jamais empêché la curiosité.
Ce qui change surtout, c’est ma propre façon de me présenter. Moins de mise en scène. Davantage de sourires simples, de livres, de paysages, de choses qui ressemblent à ma vie réelle. Plus l’application se rapprochait de ma vraie vie, moins je fabriquais du mystère. Comme si l’anonymat m’autorisait à devenir personnage tandis que la proximité sociale me ramenait doucement à moi.
Puis venait l’application de masse.
Là, fini le film d’auteur. On entre dans le grand flux. Des visages. Des phrases. Des profils qui passent vite. On peut y croiser absolument tout : un homme formidable, un homme perdu, un homme qui cherche vraiment une relation, un autre qui ne sait déjà plus pourquoi il a téléchargé l’application, et probablement encore quelques poissons dont personne n’a demandé la participation. L’endroit lui-même pousse à aller plus vite. On sait qu’un profil peut être évalué en quelques secondes, parfois entre deux stations, deux cafés ou deux moments d’ennui.
Et forcément, moi aussi je simplifie. Moins de sous-texte. Moins d’images qui nécessitent qu’on se demande pendant huit minutes ce qu’elles disent de ma vie intérieure. Une version plus immédiatement lisible. Non pas parce qu’elle serait plus superficielle, mais parce que le contexte impose une certaine vitesse. À force de savoir qu’un homme peut décider de mon avenir numérique par un mouvement de pouce avant même d’avoir terminé son café, je lui évite probablement l’analyse sémiotique en douze photos.
C’est là que l’exercice devient fascinant, parce que tous ces profils sont vrais.
Et aucun n’est complet.
La femme plus mystérieuse existe.
Celle qui aime les conversations longues et garde certains morceaux d’elle dans l’ombre.
La femme sociale existe aussi, plus légère, plus quotidienne, plus immédiatement reconnaissable.
La femme plus directe des grandes applications existe également, celle qui sait très vite ce qu’elle ne veut pas et n’a plus tellement envie de rédiger six paragraphes pour expliquer son rapport à la vie avant même d’avoir échangé un bonjour.
Je n’avais pas créé plusieurs femmes. J’avais créé plusieurs cadrages de la même.
Et évidemment, tout cela pourrait rester très léger s’il n’y avait pas, derrière, une question légèrement plus inconfortable : lorsque je choisis une photo, qu’est-ce que j’essaie réellement d’obtenir ? Montrer qui je suis ? Donner envie ? Être remarquée ? Être choisie ?
À force de sélectionner la version de soi la plus susceptible de provoquer un mouvement de pouce favorable, on pourrait presque oublier qu’au bout du profil il faudra quand même arriver en personne. Sans recadrage. Sans possibilité de changer la photo principale.
C’est peut-être là que mon rapport aux profils a le plus évolué. Il y a quelques années, je pouvais me demander : sur quelle photo suis-je la plus séduisante ? Puis la question est devenue : laquelle raconte le mieux quelque chose de moi ? Aujourd’hui, je crois que je cherche davantage celle qui crée le moins de distance entre la femme de l’écran et celle qui arrivera au rendez-vous. Celle qui me ressemble assez pour que je n’aie rien à rattraper ensuite.
Parce qu’il y a quelque chose d’épuisant à devoir rejoindre son propre personnage.
Si une photo raconte une femme infiniment sophistiquée, mystérieuse, sensuelle, cultivée, toujours parfaitement éclairée, il faudra bien qu’un jour cette pauvre créature se retrouve assise devant un café un mardi soir, légèrement fatiguée, avec une mèche qui refuse toute autorité et aucune phrase particulièrement brillante à proposer pendant trente secondes.
Et j’aime assez cette femme-là aussi. Aucune photo ne peut tenir longtemps une femme que le réel ne reconnaît pas. Je crois que c’est aussi pour cela que les profils parfaits m’intéressent moins aujourd’hui.
Chez les hommes comme chez moi. J’aime davantage le détail qui respire. Une photo pas totalement contrôlée. Un sourire qui n’a pas été choisi pour vendre quelque chose. Une phrase qui ressemble réellement à la personne. Cette impression que, si nous nous rencontrons, il n’y aura pas quinze centimètres émotionnels entre la bande-annonce et le film.
Parce qu’un profil reste tout de même une mise en scène, même lorsqu’on se croit très authentique.
On choisit les photos où l’on se trouve bien. On retire celle où l’on ressemble vaguement à quelqu’un qui vient de perdre une bataille contre le sommeil. On choisit les centres d’intérêt les plus valorisants. « Musées, voyages, lecture » passe généralement mieux que « parfois trois heures sous un plaid à regarder des choses sans aucun intérêt et à repousser le moment d’aller vider le lave-vaisselle ».
Pourtant, cette femme-là aussi existe. Il y a quelque chose de tendre dans cette performance collective : des milliers d’adultes qui essaient de résumer en quelques images « voilà ce que j’aimerais que tu voies de moi en premier ».
Pas tout. Juste suffisamment pour que tu t’arrêtes.
Et forcément, moi aussi je joue. Je choisis. Je cadre. Je retire. Je recommence.
Je peux passer beaucoup trop de temps à décider entre deux images dont un homme dira probablement : « Elles sont pareilles, non ? »
Non. Évidemment que non.
Sur l’une, je suis accessible mais indépendante. Sur l’autre, indépendante mais accessible. Il faut suivre. Et puis il y a la gestion simultanée de toutes ces petites vitrines de soi. Heureusement, je n’active quasiment jamais les notifications. Ce n’est pas de la négligence. C’est une mesure de santé publique intérieure. J’imagine très bien mon téléphone signalant successivement un message mystérieux ici, un like là, un « slt dispo ? » ailleurs, pendant que j’essaie simplement de boire quelque chose tranquillement.
À ce stade, je ne daterais plus. Je gérerais une permanence affective multicanal.
Mais finalement, ce n’est pas le nombre d’applications qui me fascine le plus.
C’est ce qu’elles m’ont appris sur ma propre manière de me regarder.
À force de me demander quelle photo allait plaire, j’ai dû me demander lesquelles me plaisaient à moi. À force de choisir ce que je voulais montrer, j’ai dû voir ce que j’avais tendance à cacher. À force d’essayer d’être lisible pour des hommes que je ne connaissais pas encore, j’ai fini par mieux comprendre ce que j’avais envie de raconter de moi avant même qu’ils arrivent.
La femme mystérieuse. La femme douce. La femme sensuelle. La femme indépendante. La femme qui aime être regardée. La femme qui veut qu’on voie un peu plus loin. La femme qui peut jouer avec l’image sans vouloir se perdre dedans. Elles sont toutes là. Et probablement quelques autres qui n’ont encore créé aucun compte.
Je n’ai donc pas créé plusieurs femmes différentes.
J’ai simplement déplacé la lumière. Ici, je laissais davantage voir le mystère. Là, le quotidien. Ailleurs, une version plus directe, plus immédiatement lisible. Tout était vrai. Rien n’était complet. Un profil n’est finalement peut-être que cela : une petite sélection de vérités soigneusement cadrées. Le plus intéressant n’est donc plus de savoir laquelle de ces femmes est vraiment moi. Elles le sont toutes. La question est plutôt de savoir laquelle j’ai envie d’être lorsque l’écran disparaît.
Et peut-être que c’est cela qui a le plus changé. Je cherche moins à créer la femme qui donnera envie de me choisir. J’essaie davantage de montrer celle que je serai contente d’être lorsqu’il me rencontrera.
La direction artistique reste. Faut quand même pas déconner.



