top of page

Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe

28 mai
7 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 août

50 nuances de swipe rencontres couple relations
Je crois que Monsieur-Je-Veux-Mon-Swipe a réussi quelque chose que très peu d’hommes avaient réussi avant lui :

me faire écrire un chapitre entier avant même notre première rencontre. 


Normalement, il faut au moins un rendez-vous raté, une remarque douteuse, une randonnée absurde ou un homme suffisamment sûr de lui pour vous expliquer pendant deux heures un sujet sur lequel vous n’aviez posé aucune question.


Lui, non.


Quelques jours, une quantité déraisonnable de messages, plusieurs appels, trois personnages fictifs et un rendez-vous organisé avec une assurance franchement disproportionnée pour deux personnes qui ne s’étaient encore jamais vues.


Tout avait commencé par un simple passage sur WhatsApp.

À peine arrivé, il s’était présenté comme Bourim, citoyen de Pristina, spécialiste des seins supplémentaires et victime de pustules liées à un slip en nylon manifestement hostile à l’intégrité humaine.


Dix minutes plus tard, nous parlions déjà de mes quatre seins, de sa dermatologie imaginaire, de Gérard et de son poisson mort, de littérature, de rencontres et d’autres sujets qui auraient normalement nécessité plusieurs verres et une dégradation beaucoup plus avancée du jugement. Je n’avais encore jamais entendu sa voix. Je ne savais même pas vraiment qui se cachait derrière Bourim. Et pourtant, je riais déjà seule dans mon lit.


C’est dangereux, un homme qui vous fait rire seule avec un téléphone dans la main.

Les hommes beaux existent. Les intelligents aussi. Les drôles également. Mais ceux qui comprennent exactement votre type d’absurdité, saisissent une phrase au vol et la renvoient deux degrés plus loin sans casser le rythme créent très vite quelque chose qui ressemble dangereusement à une fréquence commune.


Au milieu de toutes ces conneries, il faisait pourtant quelque chose qui me touchait davantage que je ne voulais probablement l’admettre : il lisait ce que j’écrivais.


Vraiment.


Pas seulement les passages légers ou ceux qui parlaient de sexe avec suffisamment d’humour pour que chacun puisse continuer à prétendre qu’il ne se passait absolument rien. Il lisait aussi les endroits plus personnels. Il posait des questions, commentait, revenait sur certaines phrases. Les applications m’avaient habituée à d’autres formes de curiosité : « Tu fais quoi ? », « Tu cherches quoi ? », « Tu as d’autres photos ? », souvent dans un ordre qui laissait assez peu de doute sur la hiérarchie des priorités. Lui voulait lire.


Beaucoup d’hommes cherchent d’abord à voir votre corps. Lui semblait vouloir visiter ma bibliothèque. Bon… il essayait aussi d’entrer dans mon pantalon. Ne réécrivons pas complètement l’histoire. Mais il lisait les chapitres en même temps, et cette nuance avait quelque chose de terriblement séduisant.


J’étais justement dans une période où j’essayais de comprendre pourquoi l’intensité m’avait parfois semblé plus familière que la simplicité.

Mauvais timing, donc, pour rencontrer un homme capable de produire en quelques jours une quantité industrielle de stimulation mentale.


J’aurais pu ralentir. Observer. Laisser les échanges reposer un peu. J’ai fait exactement l’inverse. Lorsqu’il avait écrit : « Si tu as le temps un de ces quatre, on pourrait s’appeler », j’avais directement appuyé sur appeler. Le premier échange avait été court, juste assez pour entendre sa voix et découvrir l’homme derrière Bourim. Quelques minutes suffisent parfois à rendre quelqu’un beaucoup plus réel. Jusque-là, il était encore un rythme, des mots, un humour. Tout à coup, il y avait des respirations, des hésitations, une façon de rire.


Nous nous étions rappelés le soir même et j’avais découvert qu’il possédait lui aussi une quantité impressionnante d’histoires de rencontres. Assez pour que mes propres années d’applications prennent soudain des airs d’activité artisanale menée le dimanche dans un petit atelier familial.


Il racontait ses rendez-vous avec un mélange de tendresse et d’ironie qui me plaisait.

Les catastrophes, les contradictions, les personnes sûres d’elles jusqu’au moment où le réel commençait à déborder du scénario. Il ne racontait pas ces femmes comme des trophées. Il repérait surtout le détail qui transforme une soirée ratée en scène. Je riais beaucoup, puis une pensée nettement moins confortable s’était glissée quelque part : que racontait-il de moi lorsque je n’étais pas là ? Parce qu’il observait. Il retenait les détails. Il transformait les gens en personnages.


Et ce mécanisme m’était terriblement familier.


Moi aussi, j’observais. Moi aussi, je donnais des surnoms. Moi aussi, je faisais des hommes des personnages une fois rentrée chez moi. Pour une fois, je n’étais donc plus seulement celle qui écrivait la rencontre. J’étais potentiellement en train d’être écrite moi aussi. Et je dois reconnaître que cela change légèrement la façon de se tenir dans une conversation.


C’est probablement là que Ludovic et Josiane sont apparus.

Josiane était née la première, femme mariée, ménagère entre deux âges, celle qui, selon lui, avait davantage sa place que moi sur Gleeden.


Ludovic était devenu son pendant masculin : beaucoup trop sûr de lui, une BMW dont l’importance dépassait probablement sa valeur marchande, une chemise légèrement trop ouverte et une vie intérieure encore en phase de développement. Au départ, ils n’étaient que deux blagues. Puis ils se sont mis à vivre. Nous leur avons inventé des ruptures, des réconciliations, des trahisons, des problèmes sexuels, des maladies imaginaires et des débats philosophiques beaucoup trop ambitieux pour Ludovic. Ensemble, ils formaient probablement le couple le plus instable de Suisse romande depuis l’invention des applications de rencontre.


La littérature française reculait de plusieurs siècles à chacun de nos échanges, mais nous riions tellement que cela semblait un sacrifice acceptable.


Il existe une forme d’intimité particulière lorsqu’on commence à fabriquer ensemble quelque chose que personne d’autre ne comprend.

Une expression. Un personnage. Une blague récurrente. Il suffit ensuite d’écrire « Ludovic » pour que tout un univers reparte.


À un moment, il avait proposé que nous communiquions peut-être un peu moins pour éviter de réussir l’exploit de nous embrouiller avant notre première rencontre. Remarque parfaitement raisonnable. Je lui avais répondu que les réconciliations pouvaient aussi avoir du bon. Nous avions donc commencé à imaginer nos premières disputes fictives, nos premières réparations, nos premières séparations symboliques. Nous nous quittions sans nous être vus. Nous revenions avant d’être partis. Nous avions déjà des références communes, des tensions inventées, presque des souvenirs. Nous n’avions toujours pas partagé la même pièce.


C’est probablement ce qui rendait tout cela aussi grisant.

D’habitude, j’écris après. Je repense aux scènes, je comprends plus tard ce qu’elles racontaient déjà, je transforme le vécu en récit une fois qu’il a suffisamment refroidi pour devenir regardable.


Avec lui, j’avais l’impression d’assister à la fabrication du récit pendant qu’il se produisait. Les personnages naissaient sous nos yeux. Les blagues revenaient. Les thèmes disparaissaient puis ressurgissaient sous une autre forme. Nous étions à la fois auteurs, personnages, lecteurs et cobayes de notre propre histoire. 


Et c’était grisant précisément parce que le récit avançait beaucoup plus vite que le réel. Nous avions déjà une mythologie. Nous n’avions encore aucune preuve que nous saurions simplement nous parler autour d’une table.


Puis il m’avait envoyé quelques pages de ce qu’il écrivait lui-même, et quelque chose avait légèrement bougé.

Derrière le clown, Bourim, Ludovic, les provocations et les conneries, il y avait un homme capable d’écrire sur la mémoire, les blessures familiales, les silences, ce qu’on transporte longtemps sans savoir exactement où le poser.


La bascule était presque déstabilisante.


À un moment, il pouvait m’envoyer quelque chose qui me faisait relire une phrase lentement. Un peu plus tard, il pouvait réclamer un nude. Comme si un écrivain existentiel et un adolescent de seize ans partageaient le même téléphone. Le plus agaçant, c’est que cela fonctionnait. Pendant quelques minutes, il n’y avait plus Bourim, Ludovic ni Josiane. Juste deux personnes qui parlaient d’endroits plus sérieux.


Puis il relançait une plaisanterie sexuelle. L’équilibre était rétabli. Heureusement. Sinon cela aurait commencé à devenir inquiétant.


C’est là, je crois, que mon envie de le rencontrer avait changé.

Je ne voulais plus seulement vérifier s’il était drôle en vrai. Je voulais voir comment toutes ces versions cohabitaient dans une même personne : le clown, l’homme qui écrivait, celui qui observait, celui qui provoquait, celui qui pouvait parler de choses profondes puis tout saboter deux minutes plus tard avec une remarque parfaitement déplacée. Lui voulait avancer la rencontre. Puis l’avancer encore. Son agenda semblait engagé dans une négociation permanente avec son impatience. À un moment, il avait même évoqué l’idée de débarquer à un souper chez des amis, en parfait inconnu, comme s’il s’était auto-attribué le rôle de l’invité surprise.


J’ignore encore aujourd’hui à quel pourcentage il plaisantait. Je ne suis pas certaine qu’il le savait lui-même.


Et ce serait très confortable de raconter que lui seul avait accéléré.

Très confortable, et complètement faux. Il proposait, je répondais. Il provoquait, je relançais. Il ouvrait une porte, j’étais déjà de l’autre côté avec mes chaussures. L’accélérateur avait deux pieds dessus. Je n’étais pas emportée malgré moi par une intensité qu’il aurait imposée. J’y participais avec un enthousiasme parfaitement assumé. Le vrai risque n’était donc pas la vitesse elle-même. C’était ce qu’elle pouvait nous faire croire. Parce qu’à force de parler, rire, inventer, se confier et construire tout ce langage commun, une impression commençait à s’installer : celle que nous nous connaissions déjà.


Or nous ne nous connaissions pas. Nous connaissions nos mots. Nos voix. Nos personnages. Nos réflexes. C’était beaucoup. Et ce n’était encore presque rien. Nous avions déjà une histoire. Nous n’avions pas encore une rencontre.


Puis il y avait eu ce message.

Monsieur avait déjà réservé un hammam privatisé pour le lendemain, alors que nous ne nous étions encore jamais rencontrés.


Avec, détail que j’avais trouvé assez merveilleux, une sorte de clause de rétractation sentimentale : si je le voyais avant et décidais que vraiment non, je pouvais toujours recycler le hammam avec quelqu’un d’autre...


J’avais relu le message plusieurs fois. Sur les applications, j’avais reçu beaucoup de propositions : cafés, verres, balades, restaurants, « on verra selon le feeling ». Mais très peu d’hommes m’avaient proposé de commencer directement presque à moitié nue dans la chaleur humide d’un hammam cinq étoiles avant même de savoir si nous supporterions nos voix respectives dans la même pièce.


J’avais ri. Puis j’avais accepté. Évidemment.

Et avec le recul, le plus mensonger serait encore de prétendre que j’avais été impressionnée par son audace au point d’en oublier ma prudence.


La vérité est plus simple : je n’avais pas hésité une seule seconde. Quelque part entre Bourim, Ludovic, Josiane, les appels, les textes, les provocations et les fous rires, j’avais déjà commencé à le rencontrer. Il restait simplement à vérifier ce que le numérique ne pouvait pas fabriquer : le regard sans écran, le silence sans clavier, la distance entre deux corps, l’odeur, la gêne éventuelle, cette seconde très concrète où l’on découvre si une complicité virtuelle sait encore respirer dans le réel.


Nous avions déjà ri ensemble. Nous avions déjà écrit ensemble. Nous nous étions déjà disputés pour rire, réconciliés par anticipation, raconté des choses sérieuses et inventé suffisamment de sottises pour compromettre durablement la réputation de Ludovic et Josiane.


Il ne restait finalement qu’un détail : vérifier si deux personnages qui fonctionnaient aussi bien dans un téléphone savaient encore se rencontrer dans une pièce.


Et pour ça, manifestement, Monsieur avait réservé un hammam.

instagram
facebook-50nuances (2).png
x
spotify-50nuances (2).png

© copyright 2026 - 50 nuances de swipe

bottom of page