Le premier baiser
Dernière mise à jour : 21 août

Il y a, dans la vie d’une femme adulte, des moments où l’on sait assez vite si l’on aura envie de revoir un homme.
Pas forcément à sa manière de parler. Ni à sa façon de commander un verre. Ni même lorsqu’il annonce être « quelqu’un de simple », formule qui précède parfois une complexité qu’aucune notice n’avait correctement anticipée.
Parfois, tout se joue quelques centimètres plus près.
Au premier baiser.
Ce moment minuscule donne énormément d’informations. Sur le rythme. La distance. La façon d’approcher. La capacité à sentir l’autre, à attendre, à répondre plutôt qu’à exécuter. Mais il possède aussi un défaut considérable : on lui fait souvent raconter beaucoup plus qu’il ne sait réellement dire.
Parce qu’un premier baiser n’est jamais tout à fait juste une bouche contre une autre.
C’est une prise de contact diplomatique entre deux territoires sensibles. Une question posée presque sans mots : « Est-ce que tu es là avec moi ou est-ce que tu es en train de rejouer une scène qui a déjà fonctionné ailleurs ? » On peut travailler une bio, choisir une chemise, optimiser une photo et raconter avec beaucoup d’aplomb qu’on est « très tactile ». La bouche, elle, est souvent moins préparée. Elle révèle au moins quelque chose du moment. « Je t’écoute. » « J’ai peur. » « Je fonce. » « J’ai une technique. » Ou, dans certains cas regrettables : « J’ai visiblement perdu toute notion des limites physiques de l’espèce humaine. »
Je me souviens très bien de Monsieur-Vu-En-Ligne.
Avec lui, le premier baiser n’était pas arrivé comme une prise de pouvoir.
Il s’était approché doucement, avec cette petite hésitation juste qui laisse encore à l’autre la possibilité d’avancer ou de rester là. La soirée touchait à sa fin, ou faisait semblant. Nous étions dans ce moment un peu ridicule où deux adultes parfaitement capables de comprendre la situation continuent à prononcer des phrases comme « bon, je vais peut-être y aller » avec la crédibilité d’un chat assis devant une porte ouverte. Il m’avait regardée, s’était rapproché, avait attendu quelque chose de mon côté. Puis il m’avait embrassée.
Et il embrassait vraiment bien.
Pas « bien » au sens technique, comme ces hommes qui ont reçu un compliment en 2011 et vivent depuis dessus comme sur une rente. Bien au sens juste. Présent. Doux. Pas de bouche lancée en opération spéciale. Pas de langue en mission humanitaire. Pas cette sensation qu’un homme vient prendre possession d’un espace dont il s’est lui-même attribué les droits. Il embrassait comme on baisse le son dans une pièce pour mieux entendre ce qui se passe. Il avançait, répondait, ralentissait. Il y avait même ces petits espaces entre deux baisers où rien ne se passait et où, justement, quelque chose se passait beaucoup.
Mon corps avait aimé immédiatement cette façon-là. Pas avec des violons, un ralenti et une lumière dorée payée par la production. Plus simplement. Une détente. Une curiosité. L’envie qu’il recommence. Et mon cerveau, toujours très volontaire lorsqu’il s’agit d’élaborer une théorie à partir de quelques données sensorielles, avait commencé à sortir ses petits drapeaux verts : douceur, écoute, respect, retenue, présence. Doux donc sûr.
C’était une extrapolation.
Doux voulait simplement dire doux.
C’est probablement l’une des nuances que j’ai mis le plus longtemps à comprendre dans les rencontres. Un homme peut embrasser avec infiniment de délicatesse sans pour autant savoir quoi faire d’un lien après. Il peut être parfaitement attentif lorsqu’il a votre visage à quelques centimètres du sien et beaucoup moins lisible lorsque vous êtes rentrée chez vous.
Avec Monsieur-Vu-En-Ligne, ce n’était pas le baiser qui mentait. Je crois même qu’il était complètement sincère. Ses baisers disaient quelque chose de vrai sur sa manière d’être là quand il était là. Ils ne disaient rien de sa capacité à rester.
C’est agaçant, évidemment. J’aurais préféré que la bouche possède une fonction prédictive. Une sorte de diagnostic immédiat : excellent embrasseur, communication irrégulière, disponibilité moyenne, risque de disparition à J+4, prévoir chocolat et dignité de secours. Mais non. Le premier baiser ne lit pas l’avenir. Il indique seulement ce qui se passe entre deux personnes à cet instant précis. Et parfois, c’est magnifique. Sans que la suite le soit nécessairement.
Il existe heureusement toute une gamme de premiers baisers pour nous rappeler que même le présent peut déjà fournir quelques informations utiles.
Il y a par exemple Monsieur-Validation-Notariale.
Celui qui a envie, clairement, mais semble attendre un feu vert municipal, un préavis favorable et éventuellement une votation populaire. Il regarde votre bouche. Puis vos yeux. Puis ses chaussures. Puis de nouveau votre bouche, comme si elle venait de publier un communiqué ambigu. Enfin, après plusieurs minutes d’une tension administrative assez remarquable, il demande : « Je peux t’embrasser ? »
Et j’aime qu’un homme demande. Vraiment. Le consentement ne tue absolument pas le désir. Ce qui peut le fatiguer légèrement, c’est parfois l’angoisse entière déposée dans la question. « Je peux t’embrasser ? » peut être incroyablement sexy lorsqu’elle est dite par un homme déjà présent, déjà proche, suffisamment assuré pour accueillir un oui comme un non. Elle l’est un peu moins lorsqu’on sent qu’il attend derrière votre réponse la validation complète de sa valeur personnelle, de son avenir sentimental et de la pérennité de sa lignée.
Le baiser de Monsieur-Validation-Notariale était doux, un peu tremblant, extrêmement prudent. Comme s’il craignait d’abîmer une antiquité rare. J’avais envie de lui dire : « Respire. Je suis une femme, pas une alarme de musée. »
À l’autre extrémité, il y a Monsieur-Train-Direct.
Lui n’attend pas vraiment.
Il semble considérer qu’après deux verres, trois rires et une proximité raisonnable, le programme entre automatiquement dans sa phase suivante. On parle encore, parfois d’un sujet parfaitement passionnant, ou des desserts, ce qui peut être tout aussi sérieux selon les circonstances, et soudain il arrive. Direct. Sans cette fraction de seconde où les deux corps peuvent se rejoindre dans la décision. Une mise à jour obligatoire : pas demandée, pas maintenant, impossible à ignorer.
Ce qui m’amuse avec ces moments-là, c’est la vitesse du corps.
Ma tête peut prendre des précautions infinies, relativiser, chercher à comprendre, se demander si je suis trop exigeante ou si je devrais « laisser une chance ». Mon corps, lui, recule. C’est tout. Il ne sait peut-être rien de cet homme dans son ensemble. Il ignore son enfance, ses qualités, ses blessures et sa capacité éventuelle à faire d’excellentes lasagnes.
Mais sur une chose, à cet instant précis, il est très clair : cette bouche-là, de cette façon-là, non. Et ce renseignement mérite déjà d’être entendu.
Le premier baiser est d’ailleurs un endroit assez remarquable pour observer la différence entre montrer son désir et sentir celui de l’autre.
Monsieur-Aspirateur-à-Âme, par exemple, possède énormément de désir.
On ne peut pas le lui enlever. Le problème est qu’il l’applique.
Il ne vous embrasse pas exactement, il semble tenter d’extraire une information capitale située quelque part derrière vos amygdales. On commence avec l’espoir d’un moment sensuel et on finit par vérifier mentalement si sa clavicule est toujours correctement arrimée. La bouche n’est pas une ventouse de chantier. On ne gagne rien à vouloir démontrer sa passion en aspirant l’autre vers une dimension parallèle.
Et puis il y a l’humidité. Parce qu’il faut bien en parler...
Certains hommes donnent beaucoup. Trop. Beaucoup trop. Il suffit de quelques secondes pour comprendre qu’un dérèglement météorologique localisé vient de s’installer entre deux visages.
On reste digne. On ne fait aucun commentaire. On cherche simplement, dans un coin de sa conscience, une serviette et un plan de drainage. La sensualité n’est pas une inondation. On peut être passionné sans exposer l’autre à un risque de dégâts des eaux.
Mais là encore, ce n’est pas la « technique » qui m’intéresse tellement. C’est cette chose très simple : est-ce que l’homme remarque ce qui se passe chez moi pendant qu’il m’embrasse ?
Parce que les meilleurs baisers que j’ai connus n’étaient pas nécessairement spectaculaires...
Ils étaient ajustés.
Il y a celui que j’appellerais Monsieur-Silence-Juste.
Pas forcément le plus impressionnant de la soirée. Pas celui qui annonçait la couleur avec une voix grave, trois phrases étudiées et une main déjà posée exactement là où il pensait qu’elle ferait son petit effet.
Simplement un homme présent. Une conversation. Quelques silences qui n’avaient pas besoin d’être remplis. Une proximité qui s’était construite presque sans que je la remarque. Puis il s’était approché comme un homme qui demande avec tout son corps. Pas en restant immobile dans l’attente d’une autorisation notariale, pas en fonçant. Il avait laissé suffisamment d’espace pour que je puisse faire le reste du chemin.
C’est probablement cela que j’aime le plus : un baiser qui se construit à deux.
Une main qui ne retient pas. Une bouche qui ne démontre rien. Quelqu’un capable de sentir qu’un mouvement appelle un autre mouvement, qu’une hésitation demande une seconde, qu’un recul n’est pas une invitation à insister, qu’un souffle qui change peut dire davantage que dix phrases.
Il n’y a pas de recette. C’est même précisément l’inverse d’une recette. Il faut oublier ce qui a marché avec quelqu’un d’autre et rencontrer la personne qui est là.
J’ai connu aussi les hommes trop sûrs de leur savoir-faire.
On les reconnaît souvent assez vite. Ils possèdent le baiser comme d’autres possèdent une spécialité maison.
Tout est techniquement correct. La main, l’inclinaison, le rythme, la petite pause, parfois même le sourire juste après. Et pourtant, quelque chose manque. Parce qu’ils n’embrassent plus vraiment une personne. Ils déroulent ce qu’ils savent faire. Le geste est maîtrisé, mais il ne bouge presque pas en fonction de celle qui est en face.
Or on n’embrasse pas « les femmes ». On embrasse cette femme-là, ce soir-là, avec ce qu’elle donne et ce qu’elle retient. Le désir n’est pas une démonstration de compétence.
C’est peut-être cela qui a changé chez moi avec le temps.
J’ai longtemps accordé beaucoup de valeur à l’intensité.
Un baiser capable de me retourner le ventre semblait forcément important. Un trouble physique puissant prenait très vite une dimension narrative. Quelque chose s’était passé, donc quelque chose allait peut-être arriver. Aujourd’hui, je suis un peu plus modeste dans mes conclusions. Le corps informe. Il ne prophétise pas. Il peut dire : j’aime ça. Je n’aime pas ça. Approche. Ralentis. Encore. Stop. Il peut reconnaître une attirance immense. Il ne sait pas si l’homme répondra mardi.
Et finalement, c’est presque rassurant.
Je n’ai plus besoin qu’un premier baiser me dise si cet homme est sécurisant, disponible, compatible, amoureux, fiable ou destiné à occuper une place importante dans ma vie. Ce serait demander énormément à deux lèvres qui viennent tout juste de faire connaissance. Je peux simplement vivre le moment pour ce qu’il est. Si le baiser est magnifique, il est magnifique. Je n’ai pas besoin de lui retirer sa beauté parce que l’histoire s’arrêtera peut-être là. Pas davantage que je n’ai besoin d’en faire le premier chapitre d’une grande histoire parce que j’ai fermé les yeux un peu plus longtemps que prévu.
Monsieur-Vu-En-Ligne m’avait offert de très beaux baisers.
La suite avait été autre chose. Je pourrais réécrire les premiers à la lumière de la seconde, décider qu’ils étaient faux puisqu’il n’avait pas su construire derrière. Ce serait injuste. Ils étaient vrais. Lui aussi, probablement, dans ces instants-là. Un premier baiser peut être sincère sans être fondateur. Un homme peut être tendre sans devenir constant. Troublant sans devenir fiable. Délicat sans être disponible pour davantage. Ce n’est pas nécessairement un mensonge. C’est parfois simplement la limite exacte de ce qu’il sait offrir.
Et c’est là que le premier baiser retrouve finalement sa juste place.
Il ne décide pas de toute l’histoire.
Il répond à une question beaucoup plus simple :
Est-ce que mon corps a envie d’en savoir plus ?
C’est déjà énorme.
Après, il faudra voir. S’il écrit. S’il revient. S’il reste clair lorsque le désir redescend. S’il sait écouter une phrase aussi bien qu’il savait écouter une bouche. S’il existe encore lorsque le décor a disparu et que personne n’est suffisamment proche pour que la chimie fasse tout le travail.
Aujourd’hui, je demande donc beaucoup moins au premier baiser.
Je ne lui demande plus : « Est-ce que cet homme va compter ? »
Je lui demande :
« Est-ce que j’ai envie qu’il recommence ? »
Le reste appartient à la suite.
Et parfois, soyons honnêtes, quand un homme embrasse vraiment bien, on a quand même sacrément envie de tourner la page.



