Je sais ce que je veux... ou pas...

Il y a des phrases qui reviennent tellement souvent sur les applications de rencontre
qu’elles devraient être proposées automatiquement au moment de créer son profil, entre « signe astrologique » et « fumeur occasionnel ».
« Je sais ce que je veux et je sais ce que je ne veux plus. »
Ah. Très bien.
Il y a d’abord Monsieur-Version-Courte.
Celui qui pose simplement la phrase là, toute seule, avec l’assurance d’un homme qui vient manifestement de résoudre l’ensemble de sa vie sentimentale. Aucun détail. Aucun indice. Rien. Il sait. À nous de lui faire confiance. Personnellement, chaque fois que je lis ça, j’ai envie de demander : « Formidable. Et du coup… c’est quoi ? » Une relation ? Une femme ? Une histoire légère ? Une compagne pour les cinquante prochaines années ? Quelqu’un qui aime la montagne, le vin rouge et ne téléphone jamais pendant le football ? Une présence affective disponible les mardis et un week-end sur deux ?
Mystère.
Et puis il y a Monsieur-Version-Intégrale.
Lui aussi sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut plus, mais contrairement au premier, il tient absolument à nous transmettre l’intégralité du cahier des charges : « Je ne veux plus de relation toxique. Pas de femmes jalouses. Pas de drama. Pas de manipulatrices. Pas de prises de tête. Pas de femmes compliquées. Pas de mensonges. Pas de dépendance affective. Pas de personnes négatives. Pas de conflits inutiles. » Parfois, je continue à lire par conscience professionnelle. Parfois non. Parce qu’au bout de la huitième interdiction, je ne suis plus vraiment en train de découvrir un homme. Je consulte le bilan de sa précédente relation.
Et là, je pense très fort à son ex. Je ne la connais pas. Je ne sais absolument rien d’elle. Mais cette femme a manifestement participé à la rédaction de la bio beaucoup plus qu’elle ne l’imagine. Elle est là, partout. Dans le « zéro drama ». Dans le « pas de jalousie ». Dans le « je fuis les femmes compliquées ». Dans le très inquiétant « je veux enfin quelqu’un de sain ».
Madame, où que vous soyez, sachez que votre œuvre vous survit...
Je trouve ça fascinant parce que ces profils sont censés nous présenter la personne qui les écrit, alors qu’ils nous présentent surtout les dégâts laissés par celle qui est passée avant.
C’est un peu comme arriver dans un appartement à louer et découvrir sur la porte : « Interdiction de claquer les portes, de faire cuire du poisson, d’écouter Céline Dion après 22 heures et de laisser des cheveux dans la douche. » On n’a pas encore visité qu’on connaît déjà beaucoup trop bien l’ancien locataire.
Mais surtout, une question me travaille : comment peut-on savoir ?
Vraiment.
Comment peut-on savoir, en regardant quatre photos et une bio, qu’une personne ne sera jamais jalouse, jamais compliquée, jamais envahissante, jamais chiante, jamais toxique, jamais épuisante ?
Moi-même, je pourrais très facilement rédiger aujourd’hui : « Femme équilibrée, autonome, joyeuse, curieuse, avec une vie bien remplie et émotionnellement stable. » Et ce serait probablement vrai. Aujourd’hui. Mais mettez-moi trois mois dans une dynamique relationnelle parfaitement adaptée à mes petites failles, ajoutez deux silences incompréhensibles, une ambiguïté correctement dosée, un homme qui répond « ça va » alors que manifestement ça ne va pas, laissez mijoter quelques semaines… je ne garantis absolument plus rien.
Je pourrais devenir une femme parfaitement raisonnable qui regarde néanmoins pour la quatrième fois en vingt minutes si quelqu’un est connecté.
Nous avons tous une psychopathe intérieure. Certaines dorment simplement mieux que d’autres...
Et c’est précisément ce qui me fait rire dans ces listes.
Parce qu’une relation ne se déroule pas entre deux descriptions de profils.
Elle se déroule entre deux systèmes nerveux, deux histoires, deux sensibilités, deux façons de se protéger, deux manières parfois totalement incompatibles d’interpréter exactement la même scène. La femme qui paraît merveilleusement indépendante au premier rendez-vous peut devenir anxieuse avec un homme particulièrement distant. L’homme qui se présente comme calme et posé peut découvrir une jalousie qu’il ignorait lorsqu’il commence à réellement tenir à quelqu’un. Une personne parfaitement douce peut devenir pénible dans une relation qui la rend constamment insécure. Quelqu’un de très disponible peut se fermer après avoir été blessé.
Nous ne sommes pas des caractéristiques fixes.
Nous réagissons aussi aux relations dans lesquelles nous entrons.
Et c’est là que le fameux « je ne veux plus de femmes compliquées » devient assez drôle. Parce qu’une femme compliquée, c’est quoi exactement ? Une femme qui pose des questions ? Qui a parfois besoin d’être rassurée ? Qui n’est pas d’accord ? Qui demande où elle se situe ? Qui exprime une limite ? Qui, après trois mois de « on verra bien », finit par vouloir effectivement voir quelque chose ?
Parce qu’entre la femme « compliquée » et la femme qui commence simplement à réagir à une situation compliquée, il y a parfois une nuance que certaines biographies semblent avoir égarée en route.
Et évidemment, ça fonctionne dans les deux sens.
Nous pouvons toutes dire vouloir un homme disponible, stable, communicatif, indépendant et émotionnellement mature. Très joli programme. Jusqu’au jour où l’homme disponible nous écrit un peu trop. Où l’homme communicatif veut réellement discuter d’un problème. Où l’homme indépendant part faire sa vie sans nous consulter. Où l’homme émotionnellement mature nous dit calmement une vérité qu’on aurait largement préféré qu’il garde pour lui.
On veut de l’honnêteté, mais une honnêteté agréable. De la liberté, mais correctement utilisée. De la communication, mais idéalement au moment où nous sommes disposées à l’entendre. Et quelqu’un qui sache ce qu’il veut.
Idéalement, nous.
Le système nerveux est un petit négociateur extrêmement souple lorsqu’il s’agit d’adapter les grands principes à la réalité.
Psychologiquement, je comprends pourtant très bien d’où vient cette phrase. Après une mauvaise histoire, nous avons besoin de reprendre un peu le contrôle. Nous transformons ce qui nous a fait souffrir en règle de sécurité : « Plus jamais ça. » C’est rassurant. Ça donne l’impression qu’en identifiant correctement les signaux, nous pourrons éviter la prochaine catastrophe.
Sauf qu’une relation n’est pas un contrôle de sécurité à l’aéroport. Les gens n’arrivent pas avec une étiquette « potentiellement toxique dans six mois ».
Ce serait pourtant pratique.
« Bonjour, Marc, 51 ans, aime la randonnée et les bons restaurants. Très charmant pendant les huit premières semaines. Risque modéré de disparition progressive à partir du troisième mois. »
Là, au moins, on pourrait swiper en connaissance de cause...
Mais personne ne se présente comme toxique.
Personne n’écrit : « Je suis probablement génial au début mais, dès que je me sens suffisamment en confiance, je deviens passif-agressif et je boude pendant quarante-huit heures. »
Personne ne précise : « Je souhaite une relation simple, principalement parce que toute conversation émotionnelle me donne envie de changer de continent. »
Et aucune femme ne rédige : « Très autonome, sauf si je tombe amoureuse, auquel cas veuillez prévoir une légère modification des conditions générales. »
Pourtant, c’est souvent là que les choses deviennent intéressantes. Nous découvrons une personne dans la durée. Dans la frustration. Dans le désaccord. Dans la proximité. Dans la peur de perdre. Dans la façon dont elle répare après avoir blessé. Dans ce qu’elle fait quand elle n’obtient pas ce qu’elle veut.
Pas dans la bio.
Et puis il y a un autre détail qui me fait sourire dans ces grandes listes de « plus jamais ».
Sauf situations évidemment particulières, personne ne nous a obligé, un couteau sous la gorge, à choisir cette personne-là...
On l’a rencontrée. On lui a trouvé quelque chose. On a accepté un deuxième rendez-vous. Puis un troisième. On est parfois resté alors que certains signaux clignotaient déjà comme une guirlande de Noël en plein mois de juillet.
Ça ne veut pas dire qu’on est responsable de ce que l’autre nous a fait subir. Évidemment non. Mais on reste responsable de ce qu’on peut regarder chez soi après coup : pourquoi ai-je choisi cette personne ? Pourquoi suis-je resté ? Qu’est-ce que je n’ai pas voulu voir ? Qu’est-ce que j’ai toléré ? Qu’est-ce qui m’était étrangement familier dans cette dynamique ? Qu’est-ce que j’ai moi-même contribué à installer, à laisser durer ou à répéter ?
Parce que transformer ensuite toute l’histoire en « mon ex était toxique » est assez confortable. Ça désigne clairement le problème.
Elle.
Fin de l’enquête.
Sauf que si toutes les ex étaient toxiques, jalouses, compliquées, manipulatrices, négatives, instables et émotionnellement épuisantes… statistiquement, à un moment donné, j’ai quand même envie d’examiner l’échantillon commun.
Je dis ça, je ne dis rien...
Quand un homme consacre quatre-vingts pour cent de sa présentation à toutes les femmes qu’il ne veut surtout plus rencontrer, je finis donc moins par me demander ce qu’elles lui ont fait que par me demander ce qu’il a compris, lui, de sa manière de les choisir. Parce que « je ne veux plus ça » est une conclusion. « Pourquoi j’ai choisi ça et pourquoi j’y suis resté ? » est déjà une réflexion un peu plus intéressante.
Et peut-être aussi légèrement plus utile pour la suivante.
Alors oui, savoir ce qu’on ne veut plus peut servir. Ça permet de poser des limites, de reconnaître plus vite certaines dynamiques et, avec un peu de chance, de ne pas répéter consciemment tout ce qu’on a déjà suffisamment expérimenté. Mais en faire une liste longue comme le bras sur un profil de rencontre me donne parfois l’impression d’assister à une séance de thérapie extrêmement condensée à laquelle je n’avais pas demandé à participer.
C’est peut-être ça, finalement, qui me fait le plus sourire dans « Je sais ce que je veux et je sais ce que je ne veux plus ». La phrase prétend parler du futur, mais elle parle très souvent du passé. Et surtout, elle oublie une chose essentielle : nous ne choisissons pas une personne en sachant à l’avance exactement qui elle deviendra avec nous.
On la rencontre. On observe. On construit quelque chose. Et parfois on découvre une merveille. Parfois une catastrophe. Parfois une femme parfaitement équilibrée qui, au bout de trois mois, devient légèrement folle parce qu’on lui répond « vu » depuis deux jours.
Ça arrive.
Alors je crois que je préfère encore quelqu’un qui ne sait pas exactement ce qu’il veut, mais qui sait regarder ce qui se passe, se regarder lui-même, communiquer quand ça se complique et partir proprement quand ça ne fonctionne plus.
Parce que « je ne veux plus de relation toxique », franchement…
Personne.
C’est un peu comme écrire : « Je cherche quelqu’un de sympa avec qui ça se passe bien. »
Ah. Parfait.
Heureusement que tu précises.
J’allais justement te proposer une manipulatrice instable avec qui tu pourrais passer trois années absolument infernales.



