Non-fumeuse

Sur les sites de rencontre, personne ne fume. Personne.
C’est assez extraordinaire quand on y pense. Des décennies de campagnes de prévention, des photos de poumons carbonisés sur les paquets, des augmentations de prix, des interdictions dans les restaurants, des médecins qui répètent que c’est mauvais pour la santé… Rien n’aura été aussi efficace qu’une case Tinder.
« Fumeur ? » Non.
Et voilà.
La Suisse est sauvée.
Puis tu rencontres les gens.
Premier verre. Dix minutes de conversation. Parfois moins. « Ça te dérange si je fume ? » Ah. Une guérison de courte durée, donc.
Le plus amusant, c’est que la personne ne semble absolument pas avoir menti. Elle sort son paquet avec une décontraction remarquable, allume sa cigarette et t’explique très sérieusement : « Non mais je ne suis pas vraiment fumeur. » Je regarde la cigarette. Je regarde l’homme. Je regarde à nouveau la cigarette. J’admire toujours les démonstrations pratiques.
Évidemment, il existe plusieurs catégories de non-fumeurs qui fument. Celui qui ne fume qu’en soirée. Celui qui ne fume que quand il boit. Celui qui ne fume que le week-end. Celui qui ne fume que lorsqu’il est avec des amis. Celui qui n’achète jamais de cigarettes mais qui en demande systématiquement aux autres, ce qui fait de lui moins un non-fumeur qu’un fumeur financé par mécénat. Il y a aussi celui qui « a arrêté ». C’est une catégorie passionnante. Il a arrêté lundi. Nous sommes jeudi. Il lui reste juste ce paquet-là à terminer, parce qu’il ne va quand même pas le jeter. Ce serait du gaspillage. L’écologie a parfois bon dos.
Et puis il y a évidemment moi.
Parce que ce serait beaucoup trop facile d’écrire un chapitre entier sur les approximations des autres sans reconnaître les miennes. Moi aussi, sur les applications, j’ai tendance à cocher « non-fumeuse ». Parce que, techniquement, je ne me considère pas comme fumeuse. Je peux parfaitement passer des jours sans toucher une cigarette. Parfois davantage. Je ne me réveille pas le matin avec une clope au coin des lèvres, je ne fume pas dans ma voiture, je n’ai pas de cendrier posé à côté de mon lit et mon appartement ne ressemble pas à l’arrière-salle d’un bistrot de 1987. Donc : non-fumeuse. Enfin… une cigarette avec un verre de blanc sur une terrasse, ça compte à peine. Une cigarette après un bon repas, c’est presque digestif. Une cigarette avec quelqu’un qui fume, c’est de la sociabilité. Une cigarette quand je suis stressée, c’est thérapeutique. Une deuxième parce que la conversation est bonne, c’est culturel. Mais ça ne prouve rien.
Je réalise donc que, moi aussi, je fais partie de cette immense communauté de gens qui répondent moins à la question « Que faites-vous réellement ? » qu’à la question « Comment vous définissez-vous ? » Et ce n’est pas exactement la même chose. « Fumeur », dans notre tête, c’est toujours quelqu’un qui fume davantage que nous. Exactement comme « bordélique » désigne quelqu’un dont l’appartement est plus en désordre que le nôtre, « jaloux » quelqu’un qui pose davantage de questions que nous et « accro à son téléphone » quelqu’un qui le regarde pendant que nous essayons justement de lui envoyer un message. Nous sommes extrêmement doués pour placer la frontière de nos défauts quelques centimètres après l’endroit où nous nous trouvons.
Sur les applications, cette petite souplesse intellectuelle devient fascinante parce qu’il faut tout résumer en cases.
Fumeur : non. Alcool : occasionnellement. Sport : régulièrement. Recherche : quelque chose de simple. Et quelque part derrière l’écran, quatre réalités viennent de demander un droit de réponse. Parce que « occasionnellement » est une notion merveilleusement extensible. Pour certains, c’est deux verres à Noël. Pour d’autres, c’est chaque vendredi et samedi, plus le jeudi parce que c’est presque vendredi, et éventuellement le dimanche parce qu’il faut bien accompagner le brunch. « Sport régulièrement » aussi mérite parfois une expertise. Il a couru un semi-marathon. En 2019. Mais la photo est toujours sur le profil. Après tout, aucun champ ne demande la date du dernier exercice physique connu. Quant à « je cherche quelque chose de simple »… je crois que cette phrase mériterait son propre comité scientifique.
Mais revenons à nos cigarettes.
Je comprends parfaitement pourquoi quelqu’un qui fume trois cigarettes par mois ne veut pas cocher « fumeur ». La case donne immédiatement une identité beaucoup plus lourde que le comportement réel. Cocher « fumeur », c’est risquer que la personne en face imagine déjà l’haleine du matin, les vêtements imprégnés, les pauses toutes les heures, les mégots sur la terrasse et le paquet posé à côté des clés de voiture. Alors qu’en réalité, tu veux simplement dire : « Il peut m’arriver d’en fumer une quand les circonstances, l’alcool et mon système nerveux parviennent à un accord tripartite. » Malheureusement, cette option n’existe pas. Alors on choisit « non ».
Parce qu’un profil est une vitrine.
Et personne ne met les produits légèrement cabossés devant. On choisit les photos où la lumière nous aime bien. Celle où le ventre est plat, où les cheveux sont disciplinés, où notre visage donne l’impression que nous avons dormi huit heures et bu suffisamment d’eau depuis notre naissance. On écrit qu’on aime voyager, pas qu’on déteste faire les valises. Qu’on est épicurien, pas qu’on peut manger trois fois la même pizza dans la semaine. Qu’on adore les longues discussions, pas qu’après vingt-deux heures trente on répond principalement par « oui », « non » et « mmmh ». On ne ment pas forcément. On cadre. Et comme en photographie, ce qui est dans l’image est généralement vrai. Mais ce qui est hors champ existe aussi.
Je trouve ça presque tendre, au fond. Nous arrivons tous sur ces applications avec notre petite sélection de nous-mêmes. La version relativement présentable. Celle qu’on pense susceptible d’intéresser quelqu’un. Pas forcément une version inventée, simplement une version légèrement optimisée. Notre propre service marketing. Il faudrait d’ailleurs imaginer les slogans : « Moi, mais avec une meilleure lumière. » « Moi, sans mes anciennes blessures. » « Moi, après trois cafés et avant mes problèmes d’attachement. » « Moi, disponible émotionnellement selon stock. »
Et puis arrive la rencontre. Le moment où le packaging doit rencontrer le contenu.
C’est là que ça devient intéressant. Parce qu’une cigarette non déclarée, franchement, ce n’est pas très grave. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la distance entre ce que quelqu’un raconte de lui et ce que je découvre. Un homme peut se dire calme et être incapable de supporter la moindre contrariété. Se dire spontané et prévoir ses week-ends jusqu’en octobre. Se dire très communicatif et disparaître quarante-huit heures après chaque conversation un peu sérieuse. Se dire libre alors qu’une ex occupe encore mentalement les trois quarts de son appartement. Se dire transparent… tout en laissant quelques fenêtres volontairement opaques.
Et c’est là que la petite cigarette devient presque intéressante psychologiquement. Parce qu’elle raconte quelque chose de très humain : nous ne mentons pas toujours aux autres. Parfois, nous leur transmettons simplement la version de nous-mêmes à laquelle nous croyons. Le type qui écrit « non-fumeur » et allume une cigarette ne pense peut-être sincèrement pas être fumeur. Il fume. Mais il n’EST pas fumeur. Nuance. Presque métaphysique.
Et finalement, je crois que nous faisons tous un peu ça.
Nous avons une identité intérieure qui résiste parfois remarquablement bien aux faits. Je suis organisée, même si je cherche mes clés depuis vingt minutes. Je suis indépendante, mais réponds-moi quand même. Je suis détachée, mais pourquoi as-tu mis trois heures à lire mon message ? Je ne fume pas. Tu as du feu ?
Nos contradictions sont probablement beaucoup plus nombreuses que nos mensonges. Et heureusement. Parce qu’un profil parfaitement exact serait absolument imbuvable. Il faudrait écrire : « Femme plutôt autonome mais susceptible d’avoir besoin d’être rassurée à des moments parfaitement imprévisibles. Aime la liberté à condition que tout le monde soit très clair sur ce qu’il fait de la sienne. Sociable mais peut soudain avoir envie de rentrer chez elle. Sport variable. Patience aléatoire. Fume occasionnellement tout en considérant régulièrement qu’elle a arrêté. » Personne ne swiperait. Ou alors uniquement des psychologues. Et encore.
Alors on simplifie. On sélectionne. On embellit parfois un peu.
Et quelque part, je crois que c’est aussi pour ça qu’il faut rencontrer rapidement les gens. Parce qu’un profil ne dit jamais vraiment qui quelqu’un est. Il dit qui il pense être. Qui il aimerait être. Et parfois qui il espère que vous verrez. Le reste apparaît ensuite. Dans la manière dont il parle au serveur. Dans son rapport au silence. Dans sa façon d’écouter ou d’attendre simplement son tour pour parler. Dans ce qu’il fait quand quelque chose ne se déroule pas comme prévu. Et, quelquefois, très simplement… dans la cigarette qu’il sort de sa poche alors que son profil indiquait fièrement : « Non-fumeur. »
Finalement, je continuerai probablement à cocher « non-fumeuse ». Pas par volonté de tromper qui que ce soit. Simplement parce que l’option « fume une cigarette de temps en temps, sait parfaitement que ce n’est pas une excellente idée et décide régulièrement d’arrêter définitivement juste après celle-ci » n’existe toujours pas.
Dommage. C’était pourtant la réponse la plus honnête.



