Monsieur-l-Orateur
Dernière mise à jour : 21 août

« J’ai des sentiments pour toi… mais. »
Il y a des phrases qui devraient être livrées avec, au minimum, un extincteur émotionnel, un plaid et une amie disponible immédiatement pour traduire calmement ce qui vient de se passer.
Avec Monsieur-L’Orateur, tout avait pourtant commencé de façon presque trop fluide. Et dans ma vie sentimentale, le fluide m’a rarement porté chance.
Avec le recul, j’aurais dû le savoir : quand quelque chose glisse très bien, ce n’est pas forcément le destin. Parfois, c’est juste le sol qui est mouillé. Lui m’avait séduite d’abord par les mots. De vraies phrases. Du rythme. De la tenue. Une manière de parler qui donnait envie de répondre. Pas les échanges essoufflés destinés à vérifier que l’autre sait aligner un sujet, un verbe et une photo vaguement récente. Il avait aussi de très belles dents, détail parfaitement secondaire auquel mon cerveau accorde pourtant depuis toujours une importance disproportionnée.
Chacun ses critères. Les miens mordent parfois assez loin.
Il travaillait dans un univers où la parole comptait.
Il avait l’habitude d’argumenter, de transmettre, de formuler clairement une idée et de tenir l’attention d’une pièce. Je commence d’ailleurs à soupçonner chez moi un faible assez structurel pour les hommes qui parlent bien, semblent savoir où ils vont et donnent l’impression d’avoir rangé leur monde intérieur dans des phrases correctement ponctuées. À ce stade, ce n’est plus une préférence. C’est presque une filière.
Très vite, nos messages étaient devenus beaucoup moins intellectuels. Après suffisamment d’échanges brûlants, il ne restait plus énormément de place pour jouer les inconnus prudents. La première fois que j’étais allée chez lui, le désir avait déjà fait la moitié du trajet. Et, pour le dire avec toute l’élégance que mérite la vérité, nous nous étions littéralement sautés dessus. Pas de promenade préparatoire, pas de café sage autour de nos valeurs fondamentales. Une entrée en matière d’une remarquable efficacité.
Mais ce qui m’avait réellement accrochée n’était pas seulement le sexe. C’était le mélange.
Le corps et l’esprit. Le désir et la conversation. Cette impression qu’il ne s’intéressait pas uniquement à mon corps mais aussi à ce qui se passait dans ma tête.
Chez moi, cette combinaison a longtemps eu le pouvoir assez regrettable de désactiver plusieurs alarmes installées pour de très bonnes raisons. Il savait manier les nuances, les compliments, les sous-entendus, cette façon de donner à une femme l’impression qu’elle n’est pas seulement désirée mais comprise. Il aimait aussi manifestement plaire. Je le sentais dans sa manière d’entrer dans une pièce, de regarder, d’écouter, de composer sa présence. Peut-être que je me trompais sur une partie de ce que cela signifiait pour lui.
Mais j’avais parfois l’impression que ma présence à ses côtés lui renvoyait quelque chose de flatteur sur lui-même. Moi, j’aimais lui tenir la main dans la rue. J’aimais être visible avec lui. J’y lisais : « nous sommes ensemble ». Lui y lisait peut-être aussi : « regardez comme je plais encore ». Nous mettions probablement des choses légèrement différentes dans la même image.
Nous nous étions revus. Encore. Puis encore. Ce n’était pas une passion foudroyante. C’était plus insidieux que ça : c’était bien.
Et le bien est parfois beaucoup plus dangereux que l’extraordinaire. L’extraordinaire vous rend méfiante. Le bien vous fait poser votre sac. Nous sortions, nous allions voir des spectacles, des films, des événements, nous passions du temps avec des proches. Nous étions même partis ensemble plusieurs fois, ces quelques jours ailleurs qui fabriquent très efficacement l’illusion d’un quotidien miniature. Tout ressemblait suffisamment à une relation pour que j’en tire la conclusion qui m’arrangeait. Lui circulait facilement dans mon monde. Moi, j’avais moins accès au sien. J’avais appelé cela de la pudeur, du rythme, une manière différente d’avancer.
Une femme qui s’attache possède parfois un talent remarquable pour relooker un déséquilibre en nuance psychologique intéressante.
Le problème, c’est qu’il m’avait pourtant donné une information essentielle : il ne souhaitait pas trop s’investir. La phrase existait. Claire. Compréhensible. Aucun chiffrement militaire. Mais à côté, il y avait les rendez-vous, les escapades, la régularité, les mains tenues, les moments partagés, tous ces gestes que mon cerveau mettait consciencieusement dans une colonne beaucoup plus lourde que celle où figurait sa limite. Je regardais ce qu’il faisait et traitais ce qu’il disait comme une clause annexe. Mon cerveau adore prendre une frontière bien nette et la redessiner au crayon gris pour vérifier si, par hasard, elle ne deviendrait pas une porte.
Avec le recul, je ne crois même plus qu’il m’envoyait nécessairement des signaux parfaitement contradictoires. Il appréciait ce que nous vivions. Moi aussi. Simplement, nous n’envisagions pas la même destination. Et moi, j’avais décidé que l’addition de tous les bons moments finirait peut-être par modifier le résultat.
Puis il était parti plusieurs semaines.
Chez moi, les départs n’ont longtemps jamais été de simples déplacements. Ils réveillaient des zones plus anciennes que l’homme qui faisait sa valise.
Nous venions à peine de nous retrouver après une première période moins présente qu’il repartait déjà, et mon système nerveux avait immédiatement transformé cette absence en quelque chose de beaucoup plus grand que la scène réelle. Une fois loin, il avait donné de moins en moins de nouvelles. Pas brutalement. Pas en coupant tout. D’une manière plus propre, plus diluée, presque impossible à saisir. Le lien se vidait doucement. Les messages se raréfiaient. La présence baissait comme une lumière qu’on oublie d’éteindre complètement. Et moi, je restais avec ce décalage étrange entre tout ce que nous avions vécu et le peu qu’il me restait soudain dans la main.
Je m’étais mise à écrire beaucoup à cette période.
Pas pour fabriquer une œuvre à partir d’un chagrin avec une efficacité admirable. Simplement parce qu’il fallait comprendre pourquoi un homme qui s’éloigne pouvait réveiller chez moi quelque chose de beaucoup plus ancien, plus vaste, plus violent que son absence réelle. Pourquoi mon présent connaissait si bien le chemin de certaines vieilles douleurs. Pendant que moi je cherchais du sens, lui avait pris sa décision.
Il avait mis fin à notre histoire à distance.
Après les sorties, les escapades, les mains tenues, les habitudes et tout ce qui avait ressemblé de très près à une relation, la fin était arrivée dans un écran. Propre. Pratique. Sans corps en face auquel raccrocher la phrase. Pour lui, la distance lui avait peut-être simplement permis de voir plus clairement ce qu’il voulait. Pour moi, elle avait produit l’effet exactement inverse : elle avait agrandi tout ce qui, en moi, supportait déjà mal l’absence.
Nous nous étions revus une dernière fois après son retour. Et c’est là qu’il m’avait dit cette phrase, ou l’une de ses très proches parentes :
« J’ai des sentiments pour toi… mais. »
Pendant longtemps, je crois que je n’aurais entendu que la première moitié.
« J’ai des sentiments pour toi. »
Voilà. La preuve. L’ouverture. Le petit morceau de phrase auquel accrocher encore quelques mètres d’espoir.
Le « mais », lui, aurait été traité comme une formalité administrative. Une réserve temporaire. Quelque chose que le temps, les sentiments, ma patience ou la qualité générale de ma présence finiraient peut-être par dissoudre.
Aujourd’hui, je comprends la phrase autrement.
On peut avoir des sentiments et ne pas vouloir construire.
Être touché par quelqu’un et ne pas vouloir rester. Désirer une personne, aimer profondément certains moments avec elle, et pourtant ne pas vouloir lui donner davantage de place. Les sentiments ne constituent ni un contrat, ni une promesse, ni même nécessairement une direction. Ils peuvent être parfaitement réels et parfaitement insuffisants.
C’est probablement la leçon la plus difficile de cette histoire, parce qu’elle ne permet de faire de personne le méchant. Lui avait aimé quelque chose entre nous. Moi aussi. Il avait posé une limite que j’avais surtout regardée lorsqu’elle cessait de m’arranger. Et lorsque la fin était arrivée, elle n’avait pas contredit tous les moments précédents. Elle avait simplement révélé que nous ne leur avions jamais donné exactement le même sens.
Pendant longtemps, j’ai cru que « j’ai des sentiments pour toi, mais » était une phrase contradictoire. Elle ne l’était pas.
Le mot « sentiments » disait ce qu’il éprouvait.
Le mot « mais » disait ce qu’il comptait en faire.
Et dans une relation, le second est parfois beaucoup plus utile que le premier.
Monsieur-L’Orateur avait finalement très bien choisi ses mots.
C’était moi qui avais longtemps préféré n’en entendre que la moitié.



