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Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non

29 août
6 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 août

Il y a des soirées qui ont tout pour devenir mémorables :

un bateau, le lac, une lumière parfaite, une lune spectaculaire, ce petit supplément de mise en scène qui donne l’impression que l’univers a engagé un directeur photo...


Et puis il y a celles qui commencent avec deux personnes en retard, un verre sur une terrasse, un restaurant improbable et absolument aucune idée précise de ce qui doit se passer ensuite.


C’est curieusement cette deuxième catégorie que j’ai préférée.

Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non n’est pas vraiment un nouveau Swipe. Je l’avais rencontré l’été précédent, au bord de l’eau, à une époque où ma vie sentimentale ressemblait déjà à un giratoire avec travaux et déviation temporaire. Je venais de me séparer de Monsieur-Pas-Trop-Vite. Ou j’étais encore vaguement avec lui. Ou presque plus. Je pourrais vérifier, mais à partir d’un certain nombre de rencontres, consulter les archives devient une activité professionnelle.


Lui avait été clair dès le départ : il ne cherchait rien de sérieux. Moi non plus. Nous nous étions revus plusieurs fois depuis, avec suffisamment de variations pour couvrir une jolie partie du catalogue relationnel : une soirée, une nuit, du sexe une fois, rien une autre, puis quelques apparitions plus espacées dans la vie l’un de l’autre.


Et avec le temps, je me suis attachée à lui.

Pas de cette manière qui pousse à surveiller les doubles coches ou à développer subitement une passion pour son emploi du temps. Je l’aime simplement beaucoup. J’aime sa sensibilité, son humour, sa douceur, sa façon de parler des choses compliquées sans en faire un spectacle. Il a sa vie, ses responsabilités, ses histoires passées. Il ne transforme rien de tout cela en argument marketing.


Et puis il fait ses propres liqueurs.

Certains hommes ont une montre, une voiture ou un semi-marathon à raconter. Lui produit de l’alcool artisanal.

Chacun construit son pouvoir de séduction avec les moyens du bord.


Ce soir-là, après un après-midi déjà bien rempli émotionnellement ailleurs, j’arrive chez lui en retard. Lui aussi. Je regarde l’heure. Il regarde l’heure. On constate notre retard commun.


Enfin une relation fondée sur une parfaite réciprocité.


Nous prenons l’apéritif sur sa terrasse avant de partir manger dans un petit restaurant qu’il avait réservé dans un village des environs. En arrivant, je reconnais les lieux. L’été précédent, lors d’une soirée un peu trop enthousiaste, une amie y avait découvert de manière assez spectaculaire qu’une liqueur servie bien fraîche restait principalement constituée d’alcool...


Je reconnais l’endroit. Mon cerveau retrouve l’image. Ma dignité, par solidarité féminine, regarde ailleurs.


Je ris.


Au passage, je repère aussi un lieu où je dois revenir quelques jours plus tard pour travailler. Même mes rendez-vous sentimentaux me font désormais du repérage professionnel.


Le restaurant mérite presque un Swipe à lui tout seul.

À l’intérieur, c’est un mélange de bistrot, de brocante et de musée de la réclame : vieilles enseignes, objets anciens, bouteilles, plaques publicitaires, verres suspendus autour d’une lampe. Le genre d’endroit où l’on entre en 2026 avec l’impression qu’on pourrait ressortir en 1966. Dehors, une terrasse étroite disparaît sous une vigne immense. Des petites lumières courent entre les feuilles, les tables s’alignent contre la maison et, plus bas, un jardin descend vers le paysage. Rien de sophistiqué. Juste vivant, un peu foutraque, charmant sans essayer de l’être.


Puis Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non choisit le vin.

Je regarde l’étiquette.

Assemblage Libertin.

Évidemment.


À ce stade, même le vin avait compris le concept de la soirée.

Le repas, lui, sera beaucoup moins mémorable que le décor ou le vin. Disons que la cuisine avait intelligemment choisi de laisser la vedette à la vigne et à nos conversations.


Parce qu’on parle beaucoup. Des relations surtout. De sa dernière histoire, qui avait duré quelques mois et s’était terminée parce que la femme qu’il fréquentait voulait davantage que ce qu’il était prêt à donner. Il ne la critique pas. Il ne se présente pas comme une victime. Elle voulait plus. Lui non. Les deux réalités n’étaient plus compatibles.


Simple.

Presque reposant.


Je lui raconte aussi ma propre manière d’expérimenter les relations aujourd’hui, cette liberté théorique qui demande parfois une logistique émotionnelle digne d’un service de contrôle aérien. Voir plusieurs personnes. Ne pas tout faire reposer sur un seul lien. Essayer surtout de distinguer désir, attachement, affection, sexe et construction.


Sur le papier, c’est très moderne. Dans le système nerveux, la mise à jour prend parfois un peu plus de temps.


Avec lui, pourtant, rien ne s’agite. Je ne cherche pas ma place. Je ne me demande pas ce que la soirée signifie. Je ne guette pas le prochain indice. Je suis là. Lui aussi. Je n’ai rien à gagner, rien à défendre, rien à sécuriser. Et mon corps, visiblement, adore les relations dans lesquelles il n’a rien à sécuriser.


Ce qui m’étonne surtout, c’est le contraste avec une autre soirée vécue quelques jours auparavant. Sur le papier, elle avait tout gagné : bateau, lac, lumière, décor incroyable. Ici, j’ai une terrasse sous une vigne, un repas moyen, un vin libertin et un homme que je connais déjà.


Et pourtant, je suis mieux.

Pas parce que l’un est mieux que l’autre.


Parce que je suis mieux dans le moment que je suis en train de vivre.

Je ne cherche pas à savoir où il mène. Je n’attends pas qu’il devienne autre chose pour décider qu’il avait de la valeur.


Concernant le sexe, cette semaine-là, j’avais aussi pris une décision assez simple : foutre un peu la paix à mon corps. J’avais mes règles, j’avais vu plusieurs hommes et couché avec aucun. À ce rythme, même mon vagin devait commencer à comprendre qu’il n’était pas automatiquement inscrit à toutes mes activités sociales.


Ce soir-là, donc, rien.


Pas de sexe. Pas de baiser. Pas même cette petite hésitation devant une porte où deux adultes parfaitement autonomes deviennent soudain incapables de déterminer s’ils doivent s’embrasser ou se saluer comme après une assemblée de copropriété.


Je rentre chez moi avec deux bouteilles de liqueur produites par Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non et je lui écris pour le remercier de la soirée. Sa réponse arrive presque immédiatement. Il m’explique que, même s’il avait senti que je voulais aller plus loin, il n’aurait probablement pas fait le premier pas. Par respect. Un peu par timidité. Et, ajoute-t-il en riant, peut-être aussi par manque d’engagement.


Ah.


Donc ce calme absolu n’était pas une absence de désir.

Seulement une absence de pression.

Je lui réponds que, de mon côté, ce n’était pas non plus un manque d’envie.

Simplement pas la bonne semaine.

Mais je note…


Il me dit qu’il apprécie nos échanges. Moi aussi. Alors je lui demande si la soirée lui convenait ainsi ou s’il aurait voulu davantage.

Elle lui convenait très bien. Il n’attendait rien.

Mais s’il y avait eu plus, il n’aurait pas dit non.

Voilà.

Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non...


Il ne réclame rien. Il ne promet rien. Il ne pousse rien. Mais enfin, si la vie insiste un peu, il ne va pas devenir désagréable.


Je lui réponds qu’on verra ça la prochaine fois.


Et c’est peut-être là que je comprends vraiment pourquoi j’aime autant cette dynamique. Le désir existe, mais il ne commande rien. Il n’a pas besoin d’aboutir immédiatement pour prouver que nous nous plaisons. Nous pouvons avoir envie l’un de l’autre et passer quand même plusieurs heures à parler sans transformer cette envie en obligation.


Pendant longtemps, j’ai probablement confondu l’intensité avec la qualité du lien.


Ce qui accélère le cœur paraît forcément plus important. Ce qui crée de l’attente semble plus précieux. Alors que parfois, ce qui nous nourrit le mieux fait beaucoup moins de bruit.


Monsieur-Je-Ne-Dis-Pas-Non n’est pas devenu un futur amoureux parce qu’il me désire encore. Et moi, je n’ai pas découvert une histoire cachée parce que j’aurais volontiers couché avec lui une autre semaine.


Nous nous plaisons. Nous nous apprécions.

Nous pouvons avoir du désir. Et nous pouvons aussi ne rien en faire.


C’est peut-être ça, finalement, la forme de liberté qui m’intéresse le plus : pas celle qui consiste à avoir toutes les possibilités, mais celle qui permet de ne pas être obligée de les saisir.

Je suis donc rentrée sans baiser, sans sexe, sans promesse et sans nouvelle question existentielle à résoudre.


Mais avec deux bouteilles de liqueur.

Pour une fois, dans ma vie sentimentale, je savais exactement avec quoi je repartais.

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