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Monsieur-Atomes

29 août
7 min de lecture
50 nuances de swipe rencontres couple relations
Il y a des rendez-vous auxquels on se rend avec l’enthousiasme d’une exploratrice,

et d’autres où l’on se demande, coincée dans les bouchons d’une ville qui a manifestement décidé de fermer toutes ses routes en même temps, pourquoi exactement on s’est infligé ça.


Celui-là appartenait plutôt à la deuxième catégorie.


J’étais fatiguée, la circulation avançait à la vitesse d’un escargot sous anxiolytiques et j'’espérais au minimum que Monsieur serait intéressant. Charmant aurait été un bonus. Sinon, mon canapé aurait gagné par forfait, et il avait déjà pris une sérieuse avance.


Monsieur était intéressant. Très intéressant, même.


Formation scientifique, passage par des univers très rationnels, puis virage vers les nouvelles technologies appliquées à la santé. Le genre de parcours qui donne légèrement l’impression que certaines personnes ont reçu plusieurs cerveaux à la distribution pendant que d’autres cherchent encore pendant vingt minutes pourquoi leur téléphone ne sonne plus avant de découvrir qu’il est en mode silencieux. Il savait beaucoup de choses.


Et surtout, il aimait les raconter. Son parcours, ses projets, la science, la technologie, l’avenir, les possibilités vertigineuses de certaines innovations... J’écoutais avec plaisir. J’aime les gens passionnés. Ceux dont les yeux changent légèrement quand ils parlent d’un sujet qui les anime vraiment. Et chez Monsieur Atomes, il y avait manifestement beaucoup de sujets qui l’animaient. Beaucoup.


Il m’a parlé de sa famille, de voyages récents, de vacances, de moments partagés avec ses enfants. Je posais des questions. Je rebondissais. Je cherchais à découvrir l’homme derrière le cerveau.


Et puis, avec le recul, il y avait déjà un petit détail. Minuscule.

Le genre qu’on ne relève pas forcément sur le moment parce qu’on passe une bonne soirée. Il m’a longuement raconté ses vacances. Je connaissais presque l’itinéraire, les activités, les anecdotes et probablement la météo. Il ne m’a jamais demandé comment s’étaient passées les miennes. Pas une catastrophe diplomatique. Pas de quoi saisir le Tribunal international de la conversation.


Juste un détail. Mais je l’ai remarqué. Je remarque toujours ces choses-là.


La conversation a continué et j’ai découvert derrière le scientifique une autre facette. Une attirance pour certaines philosophies orientales, une forme de spiritualité, des réflexions sur le sens de l’existence que je n’aurais pas forcément imaginées chez cet homme capable, j’en étais désormais presque certaine, de calculer mentalement la trajectoire d’une olive si elle tombait de la table.


Ça m’a plu. Enfin... jusqu’à un certain point.

Parce qu’il y avait parfois dans sa manière d’en parler ce léger parfum de « j’ai lu énormément de choses sur le sujet et nous allons maintenant résoudre ensemble la condition humaine avant le dessert »...


Or moi, j’aime les gens qui ont plusieurs couches.


Les cerveaux brillants m’intéressent, mais les cerveaux brillants capables de laisser leurs certitudes cinq minutes au vestiaire m’intéressent encore davantage.


Un peu plus tard, nous avons parlé de certaines façons de réagir aux événements.


J’essayais de lui expliquer cette capacité étrange qu’a parfois mon cerveau à prendre de la distance avec ce qui se passe. À couper certaines sensations. À regarder presque une scène de l’extérieur lorsque quelque chose devient trop chargé intérieurement. Il m’a immédiatement répondu : « Ah mais moi aussi, je vis ça. » Puis il m’a expliqué qu’après certaines situations, il réfléchissait beaucoup. Il se demandait pourquoi il avait réagi d’une certaine manière, analysait son comportement, prenait du recul, essayait de comprendre ce qu’il voulait.


J’ai écouté très sérieusement. Ma femme polie hochait la tête. Ma femme rationnelle cherchait une formulation diplomatique. Ma femme intérieure, elle, avait déjà rendu son expertise.


Ce n’est pas la même chose.

C’est juste... réfléchir.


Je n’ai pas insisté. Il n’était pas malveillant. Je pense même qu’il essayait sincèrement de me rejoindre. Simplement, sa manière de créer du lien semblait consister à chercher immédiatement une équivalence dans sa propre expérience. « Moi aussi. » « Je connais. » « J’ai quelque chose de similaire. » Monsieur Atomes construisait des ponts à la vitesse d’un ingénieur soumis à un délai de livraison.


Le problème, c’est que parfois, quand quelqu’un te raconte quelque chose d’un peu intime, tu n’as pas besoin d’un pont. Tu peux juste rester quelques minutes sur sa rive. Poser une question. Écouter la réponse. Ne pas immédiatement démonter l’expérience, examiner les pièces et tenter de la remonter avec ton propre mode d’emploi. Ce soir-là, j’avais parfois l’impression qu’il cherchait tellement vite à comprendre qu’il oubliait une étape assez essentielle : découvrir.


Heureusement, il y avait le bateau. 

Parce qu’à partir de là, nous avons laissé la psychologie tranquille et sommes passés à un domaine dans lequel j’étais incontestablement encore moins compétente : la navigation.


Monsieur Atomes m’a donné une série d’instructions qui aurait pu constituer l’épreuve pratique d’un permis dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Il fallait retirer une corde, garder celle-là, défaire un nœud, tenir ceci, surtout ne pas lâcher cela, passer derrière, récupérer devant, lancer quelque chose à un endroit extrêmement précis. Je hochais la tête avec beaucoup de sérieux, comme si je comprenais parfaitement, alors que mon expérience nautique se résumait essentiellement à savoir qu’un bateau fonctionne mieux sur l’eau que sur un parking.


Je regarde la corde.

Il regarde la corde.

Je tire.

Il dit « pas celle-là ».

Je repose la corde.

Début prometteur.


J’avais légèrement peur de faire une connerie. Lâcher la mauvaise amarre. Regarder le bateau partir sans nous. Ou finir moi-même dans le lac, offrant ainsi à Monsieur Atomes une démonstration grandeur nature de la gravité, de la poussée d’Archimède et de mon absence totale de dignité. Et puis je me suis dit quelque chose de très simple : s’il me demandait de faire tout ça, c’est qu’il pensait que j’en étais capable.


Alors j’ai fait.

Une corde. Un nœud. Une amarre. Je lance. Je récupère. Le bateau reste globalement à l’endroit où il était censé rester.

Manifestement, j’étais devenue marin sans formation, sans diplôme et sans assurance responsabilité civile adaptée.


Au retour, même opération. Il fallait replacer le bateau, lancer encore des cordes, en enlever d’autres, défaire un nœud dont j’ignorais le nom et probablement refaire exactement celui que je venais de défaire. J’exécutais les instructions avec cette concentration particulière qu’on adopte lorsqu’on ne comprend pas totalement ce qu’on fait mais qu’on refuse catégoriquement que ça se voie. Et j’ai réussi. J’étais même assez fière de moi.


Un peu bêtement, peut-être. Mais j’aime cette seconde particulière où quelqu’un croit que je suis capable de faire quelque chose avant que j’aie moi-même eu le temps d’en douter. Lui n’avait pas l’air inquiet. Alors j’ai fini par ne plus l’être non plus. C’était d’ailleurs un joli green flag au milieu de toutes ses théories : il ne me maternait pas, ne reprenait pas chaque geste, ne me disait pas « laisse, je vais faire ». Il expliquait, puis il me laissait faire. Et parfois, la confiance commence exactement comme ça.


Entre le départ et le retour, il y avait surtout le lac. La nuit. Le silence. Et cette lune immense qui s’est levée lentement derrière les montagnes. C’était magnifique. Le genre de spectacle qui coupe une conversation tout seul. Le lac devenait presque noir, les reliefs se découpaient au loin et cette lumière montait derrière eux comme si quelqu’un avait organisé la soirée avec beaucoup plus de talent que nous.


Pour une fois, même Monsieur Atomes n’avait rien à expliquer.

Et il n’y avait rien à expliquer.


J’étais juste bien. Pas bouleversée. Pas traversée par une décharge incontrôlable. Pas en train d’imaginer mentalement les trois prochains épisodes d’une histoire qui n’existait pas. Juste bien. Sur un bateau. Sous une pleine lune. Avec un homme cultivé, intelligent, intéressant. Ce qui, franchement, était déjà très agréable.


Évidemment, une soirée avec moi ne pouvait pas se terminer sans un petit incident technique. Après avoir brillamment survécu aux manœuvres maritimes, j’aurais normalement dû quitter le bateau avec l’élégance tranquille d’une femme désormais rompue aux subtilités de la navigation.


J’ai réussi à me coincer une corde en nylon entre les doigts de pied.

Une corde.

Entre deux orteils.

Il faut quand même reconnaître une certaine forme de talent.


Je ne sais toujours pas exactement comment j’ai réussi ce mouvement d’une précision remarquable. J’avais survécu aux amarres, aux nœuds, aux manœuvres, à la nuit sur le lac... et j’ai failli être achevée à cinquante centimètres du quai par un bout de corde.

Probablement un phénomène physique.


Monsieur Atomes pourra certainement me l’expliquer.


Bilan de l’expédition : aucun bateau perdu, aucune femme tombée à l’eau, plusieurs amarres manipulées avec succès, estime de mes compétences nautiques en hausse spectaculaire et deux orteils sacrifiés sur l’autel de la science.


Franchement, une réussite.


Et pourtant, en rentrant, quelque chose me travaillait. J’avais passé une bonne soirée. Une vraie bonne soirée. J’avais ri, appris des choses, découvert un univers différent du mien, admiré une pleine lune incroyable et rencontré un homme objectivement brillant. Mais je ne m’étais pas sentie profondément rejointe.


Ce n’était pas une question d’intelligence.

Il pouvait suivre une conversation complexe, probablement beaucoup mieux que moi sur certains sujets. C’était autre chose. Une forme d’intelligence qui ne consiste pas à comprendre vite, mais à sentir d’où l’autre parle. Quand je racontais quelque chose de personnel, je n’avais pas toujours besoin qu’on cherche immédiatement son équivalent ailleurs. Quand il me racontait longuement ses voyages, j’aurais peut-être simplement aimé qu’à un moment il demande : « Et toi ? »


Des petits détails. Rien de spectaculaire. Mais je crois de plus en plus que les débuts de relation se jouent justement là. Dans la question qu’on pense à poser. Dans le silence qu’on remarque. Dans la place qu’on laisse à l’autre avant de revenir à soi. Il y a des gens qui savent énormément de choses sur le monde et qui oublient parfois de demander comment va celui qui est assis juste en face.


Cette soirée m’a surtout rappelé ce qui me touche réellement chez quelqu’un. Je ne cherche pas seulement un homme qui ait beaucoup de choses à raconter. J’ai besoin qu’il ait envie de découvrir ce que moi aussi j’ai à raconter. Je ne cherche pas seulement quelqu’un d’intelligent. J’ai besoin de cette intelligence particulière qui permet parfois de ne rien expliquer. De rester. D’écouter. De supporter qu’une question reste une question. D’accepter qu’un silence puisse être une réponse plus juste qu’une théorie.


Peut-être que c’est aussi pour cela que certaines personnes nous atteignent beaucoup plus profondément que d’autres.

Pas parce qu’elles sont plus brillantes. Pas parce qu’elles proposent des soirées plus spectaculaires. Pas parce que le décor est plus beau. Mais parce qu’elles savent entrer dans notre monde sans immédiatement déplacer les meubles pour nous montrer comment elles les auraient disposés.


Monsieur Atomes m’a fait passer une très belle soirée.


Il m’a fait suffisamment confiance pour me laisser manipuler son bateau malgré un CV maritime proche du néant. Il m’a raconté mille choses. Il m’a offert le lac, la nuit et cette lune immense derrière les montagnes. C’était beau. C’était agréable. Et ça pouvait parfaitement rester cela.


Parce que quelque part entre ses vacances dont il ne m’avait pas demandé les miennes, ses théories, ses raccourcis vers le « moi aussi » et une attaque surprise d’amarre contre mes orteils, j’ai compris qu’on pouvait avoir énormément de choses à se raconter...

sans forcément parler exactement la même langue.


La science n’explique pas tout.

Mes orteils, en revanche, disposent désormais de preuves.

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